María Tardón, juge d’instruction, estime dans la décision rendue lundi que les faits ne relèvent pas de mouvements spontanés ou isolés, mais d’une opération organisée ayant utilisé la migration comme couverture formelle. La décision, soutenue par le ministère public, s’appuie sur un rapport du Centre national de l’immigration et des frontières, qui note une hausse des tentatives d’entrée dans la ville sous occupation espagnole à l’approche du 30 juillet, et le rôle central des réseaux sociaux dans la mobilisation.
Selon l’ordonnance, des vagues de passages d’intensité variable ont submergé le dispositif espagnol de surveillance frontalière et ont entraîné des répercussions durables sur la sécurité, les services de santé, les services sociaux et la défense, ainsi que des effets politiques et géopolitiques. La juge relève que des migrants, parmi lesquels des personnes âgées et des familles avec enfants et nourrissons, ont été poussés vers la mer sans préparation adéquate, vêtus de tenues inadaptées et munis de dispositifs de flottaison précaires. L’ordonnance établit un lien entre ces conditions et la mort de 83 personnes, confirmées à ce jour comme noyées ou décédées.
S’appuyant sur des photographies et des vidéos du rapport de sécurité, M. Tardón évoque l’existence, depuis le territoire marocain, d’une « gestion facilitatrice de l’opération ». Selon l’ordonnance, le comportement de certains agents de sécurité marocains aurait dépassé la simple tolérance et inclus un « guidage actif » vers les points de passage, ainsi qu’une aide pour franchir les obstacles menant à la plage de Fnideq. La juge distingue cinq niveaux parmi les participants présumés à l’opération : les personnes entrées à Sebta ; les acteurs les ayant mobilisées via les réseaux sociaux ; les organisateurs sur le terrain, dont des policiers en uniforme et des « motivateurs informels » ; ainsi que les entités chargées de la planification et du commandement. Elle considère que l’opération était organisée et plus sophistiquée que les tentatives précédentes, et que sa mise en œuvre supposait une capacité d’influence sur les réseaux sociaux, des communications avec des personnes liées aux forces de sécurité marocaines, ainsi que l’implication d’acteurs disposant de l’expertise de planification et de commandement.
L’ordonnance indique que l’utilisation des flux migratoires peut relever des méthodes de « guerre hybride » ou d’opérations en « zone grise », visant à déstabiliser l’État.
Pour sa part, Pedro Sanchez, chef du gouvernement espagnol et plusieurs de ses ministres ont affirmé à plusieurs reprises qu’aucune preuve ne permettait d’établir l’implication du Maroc dans l’afflux migratoire. L’Exécutif doit aussi approuver, aujourd’hui mardi, en Conseil des ministres, la déclassification de rapports relatifs à l’entrée massive d’environ 80 000 migrants dans la ville de Sebta. Ces documents seront rendus accessibles au public à partir de mercredi, ont indiqué des sources gouvernementales à Europa Press.
P. Sánchez, avait annoncé devant le Congrès des députés son intention de publier l’ensemble des rapports et alertes reçus par le gouvernement dans les jours ayant précédé cette arrivée massive de migrants, ainsi que dans les jours qui ont suivi. Il a précisé que cette déclassification concernerait tous les services de renseignement et d’information, qu’ils soient policiers ou militaires, afin d’étayer sa version selon laquelle le gouvernement n’avait pas été averti à l’avance de la possibilité d’une entrée massive comparable à celle qu’a connue Sebta les 30 et 31 juillet.
Dans ses déclarations, le chef du gouvernement a réaffirmé que toutes les notes du Centre national du renseignement et des forces de sécurité avaient été examinées, et qu’aucune ne dépassait le niveau d’alertes de routine. Il a souligné qu’aucune d’entre elles ne contenait d’avertissement sur une éventuelleprésmi entrée massive de migrants.
Sondage accablant
Par ailleurs, un sondage réalisé par l’institut 40dB pour El País et Cadena SER révèle que près de 90% des Espagnols estiment que le gouvernement marocain est « largement » responsable de l’entrée massive de migrants à Sebta fin juillet. Parallèlement, environ 72% des sondés jugent que le gouvernement espagnol porte « une grande part » de responsabilité dans cette crise.
L’enquête s’appuie sur 2 000 entretiens en ligne menés entre lundi et mercredi dernier. Elle précède la publication d’un rapport de la police espagnole mentionnant une possible implication de certains acteurs marocains. Les résultats montrent un fort mécontentement envers la gestion de la crise par le gouvernement espagnol : environ 63% évaluent l’action de Pedro Sánchez comme « mauvaise » ou « très mauvaise ». Seuls 14,2 % la trouvent « bonne » ou « très bonne ».
Sur la question migratoire, 70% des sondés souhaitent un renforcement des contrôles aux frontières, même si cela signifie restreindre l’entrée de personnes vulnérables ayant besoin de protection. À l’inverse, moins de 20% privilégient l’accueil de ces personnes, malgré le risque d’une arrivée accrue de migrants.
Cette fermeté se traduit aussi dans les relations avec le Maroc : 45,7% des sondés sont favorables à un durcissement des relations avec Rabat, tandis que 36,8% estiment nécessaire de renforcer la coopération, jugée essentielle pour le contrôle des frontières. Par ailleurs, 8,2% préfèrent maintenir le statu quo.
La crise de Sebta intéresse vivement l’opinion publique espagnole : plus de 83% des répondants affirment suivre les événements de près, et plus de six sur dix pensent que cette crise est l’un des principaux défis pour l’Espagne. L’enquête montre que le parti d’extrême droite Vox bénéficie de ce contexte. 27% des sondés le considèrent comme le plus à même de gérer la question migratoire, devant le Parti socialiste (18,4%) et le Parti populaire (13,9%). Concernant l’avenir de Ceuta et Melilla, 63,6% soutiennent la souveraineté de l’Espagne sur ces villes, alors que 16,8% sont ouverts au dialogue avec le Maroc. 3,9% sont favorables à leur cession.
Le poids du business
Dans un autre volet connexe, Carlos Cuerpo, premier vice-président du gouvernement espagnol et ministre de l’Économie, a insisté lundi sur l’importance du marché marocain pour les entreprises espagnoles, soulignant que les exportations vers le Maroc dépassent 12 milliards d’euros, un chiffre à peine inférieur aux 16 milliards d’euros d’exportations vers les États-Unis. « Nous parlons de 12 milliards d’euros contre 16 milliards. Cela illustre bien l’importance de nos liens économiques avec le Maroc et la nécessité de poursuivre une politique visant à renforcer la présence des produits et entreprises espagnols dans ce marché clé », a-t-il déclaré rapporte Europa Press.
Par ailleurs, il a choisi de ne pas spéculer sur les actions que pourrait entreprendre l’Espagne si des preuves démontraient l’implication du Maroc dans l’arrivée massive de migrants à Sebta fin juillet. Il a préféré insister sur l’importance des relations économiques et commerciales bilatérales. Il a toutefois ajouté que cela « n’empêche pas» de poursuivre l’enquête pour comprendre les causes de cet afflux de migrants », soulignant la nécessité de mettre en place « tous les moyens nécessaires » pour éviter la répétition de tels événements. « Tel est l’objectif et donc, une fois les preuves établies, des mesures fermes devront être prises. C’est le message que nous souhaitons transmettre aux habitants de Sebta », a affirmé le ministre. « Nos relations commerciales, économiques et financières avec nos homologues doivent reposer sur le principe de réciprocité, c’est ce que nous attendons », a-t-il encore fait valoir.

