En arrachant ce vote, F-Z El Mansouri engrange de la sorte la confiance de la Chambre placé dans le nouveau gouvernement (l’article 88 de la Constitution stipule que l’investiture est conditionnée à l’approbation du programme par la majorité absolue des membres de la Chambre) de rupture, tel que revendiqué. Officiellement investi, l’Exécutif « politique » qui l’a démontré avec la prise en charge des revendications d’une partie du personnel de l’enseignement, violenté devant le Parlement, démarre son mandat. La cheffe du gouvernement qui s’accroche à son arabe approximatif à très forte connotation « Behja », a rappelé aux uns et aux autres qu’elle rejette l’image réductrice des femmes qui tend à les réduire à de simples « lustres » propres à illuminer les foyers et qu’elle dispose d’une tête bien faite, d’un esprit et de convictions d’une battante. En quittant d’un saut le fauteuil dans lequel elle était vautrée pour suivre les saillies des représentants des formations politiques, opposition en tête, c’est l’ivresse de la victoire, la sienne en somme, qu’elle a voulu partager. La descendante des « Soulaha » a reproché au PJD, parti qui domine, en nombre, les travées de l’opposition, d’avoir assuré, via Driss El Azami El Idrissi, que cette formation reste à l’affût. Gare aux traquenards !
Paquet de réserves du PJD
En tout cas, une série de réserves portant sur les engagements sociaux, la lutte contre la corruption, la réforme des retraites, l’éducation et l’emploi, avaient été exprimés à l’occasion. Au nom du groupe PJD, D. El Azami El Idrissi s’est notamment interrogé sur les différences entre la présentation orale du programme et sa version écrite, tout en réclamant des précisions sur le financement des engagements et leur calendrier d’exécution. Plus, il a mis l’accent sur plusieurs engagements qu’il estime insuffisamment détaillés ou modifiés par rapport aux promesses électorales. Le parti a annoncé qu’il suivrait leur mise en œuvre au sein des commissions parlementaires et à travers les mécanismes de contrôle à la disposition de l’opposition.
Revenant sur les valeurs et de l’identité nationale, le Président du groupe PJD a salué l’engagement du gouvernement à poursuivre la réforme du Code de la famille conformément aux orientations du Roi Mohammed VI, tout en prévenant que les éventuelles modifications devraient respecter les références religieuses, nationales et constitutionnelles. Il a également reproché au programme écrit de ne pas accorder suffisamment de place à la langue arabe, aux Marocains résidant à l’étranger et aux personnes en situation de handicap. Toutefois, il a salué l’engagement gouvernemental visant à criminaliser l’enrichissement illicite, à sanctionner les conflits d’intérêts conformément à l’article 36 de la Constitution, à renforcer la déclaration obligatoire du patrimoine et à pénaliser la divulgation d’informations en vue d’obtenir des avantages. Il a nuancé en relevant que le programme insiste davantage sur les fonctionnaires et la fonction publique que sur les responsabilités politiques et les liens entre pouvoir et intérêts économiques. Voilà pourquoi le parti a annoncé le dépôt de quatre propositions de loi dès l’investiture du gouvernement : une sur les infractions liées aux conflits d’intérêts et la divulgation d’informations privilégiées, une sur la criminalisation de l’enrichissement illicite, une sur la protection des fonctionnaires qui dénoncent des actes de corruption et une sur l’actualisation et l’unification des règles relatives à la déclaration obligatoire du patrimoine. Il a également demandé des clarifications sur les situations de conflits d’intérêts évoquées dans le débat public, notamment dans les secteurs de la santé, des médicaments, des analyses médicales, de l’agriculture, de la culture et de l’urbanisme.
Le PJD s’est inquiété de l’engagement visant à ramener les prix des produits alimentaires à des niveaux jugés raisonnables grâce à la création de sociétés régionales de regroupement et de commercialisation. Il redoute que ces structures ne favorisent une nouvelle concentration de la richesse et ne renforcent le pouvoir des intermédiaires sur les marchés. Le président du Groupe a également rappelé les promesses relatives au plafonnement des marges bénéficiaires des sociétés pétrolières et à la relance de la raffinerie Samir. Il demande par ailleurs des explications sur l’utilisation de 280 milliards de dirhams, montant qu’il attribue aux dépenses consacrées au soutien du pouvoir d’achat et dont il conteste l’efficacité. Il réclame un examen de ces dépenses et des mécanismes de soutien, notamment ceux liés à l’importation de bovins et d’ovins, afin de vérifier que les aides profitent effectivement aux bénéficiaires visés.
Sur les retraites, D. El Azami El Idrissi a interpellé le gouvernement qui affirme qu’une réforme ne peut se limiter à modifier l’âge de départ, les taux de cotisation ou les modalités de calcul des pensions. Le PJD estime que cette critique doit être clarifiée au regard de la réforme structurelle engagée en 2016. Il demande au gouvernement de préciser s’il entend reconnaître l’utilité de cette réforme ou revenir sur les dispositions qu’il remet en question. Il conteste également le report progressif du relèvement du minimum des pensions à 3.000 dirhams, sans échéance clairement définie, ainsi que celui de l’aide sociale directe à 1.000 dirhams, annoncé pour la fin du mandat et soumis, selon lui, à des conditions insuffisamment explicites.
En matière d’éducation, le PJD appelle à la prudence concernant la généralisation des écoles pionnières. Il demande que leur déploiement soit examiné à la lumière de la vision stratégique de réforme 2015-2030 et de la loi-cadre n° 51.17. Il plaide également pour la réhabilitation de l’arabe comme langue principale d’enseignement, l’évaluation des effets de la francisation de certaines matières et l’activation des instances nationales chargées du suivi de la réforme éducative. Le parti réclame aussi la création d’une agence nationale dédiée à l’enseignement préscolaire, conformément à l’article 8 de la loi-cadre.
Concernant le logement, il demande une révision des niveaux actuels de soutien, estimant que ceux-ci ont contribué à une hausse des prix des logements concernés et bénéficié aux promoteurs immobiliers plutôt qu’aux citoyens.
Pour le monde rural et montagneux, le PJD appelle à accélérer l’adoption d’un cadre juridique spécifique à la construction et propose un pacte national fixant un socle minimal de services : établissements scolaires, transport, centres de santé, eau, électricité, assainissement, connexion numérique, services administratifs et infrastructures routières accessibles toute l’année. Le parti entend également suivre le programme de développement territorial intégré doté, selon les chiffres cités dans son intervention, de 210 milliards de dirhams sur huit ans, et réclame une évaluation annuelle de son avancement.
El Azami El Idrissi a rappelé les chiffres mentionnés dans le programme gouvernemental concernant les jeunes : 2,9 millions de personnes âgées de 15 à 29 ans seraient en dehors de l’éducation, de la formation et de l’emploi, tandis que le taux de chômage des 15-24 ans aurait atteint 27,2 % au deuxième trimestre 2026. Il évoque également environ 280.000 élèves quittant chaque année l’école sans qualification. Il considère que les dispositifs annoncés ne répondent pas suffisamment à l’ampleur de ces difficultés. Il cite notamment les programmes prévus à partir de 2027 : formation de 100.000 jeunes par an selon les besoins des entreprises, accès de 100.000 jeunes à une première expérience professionnelle, développement de la formation par alternance pour atteindre entre 150.000 et 200.000 bénéficiaires par an, et accompagnement de 60.000 entreprises. Le parti propose une conférence nationale sur la jeunesse, la suppression de la limite d’âge dans les concours de recrutement, l’élargissement des bourses aux étudiants nécessiteux et le rétablissement d’une couverture médicale étudiante indépendante de la situation de leurs parents.
Enfin, le PJD a demandé au gouvernement d’expliquer plusieurs différences qu’il affirme avoir relevées entre la présentation orale du programme et sa version écrite. Il cite notamment l’objectif d’un million d’emplois nets, la criminalisation de l’enrichissement illicite et certaines références aux constantes nationales. Le parti s’interroge également sur la possibilité d’atteindre une croissance annuelle de 5 %, alors que les prévisions des institutions nationales et internationales seraient, selon lui, inférieures. Il réclame des précisions sur le financement du programme et rappelle trois sources qu’il attribue aux engagements électoraux : environ 300 milliards de dirhams de recettes supplémentaires liées à la croissance sur cinq ans, 40 milliards provenant de la contribution des collectivités territoriales via le fonds affecté à la TVA, et 10 milliards issus de la réaffectation des dépenses et de l’amélioration de l’efficacité budgétaire. Il demande enfin des explications sur plusieurs engagements qu’il estime absents ou revus à la baisse, notamment une prime de rentrée scolaire de 1.000 dirhams par enfant scolarisé pour les familles à faible revenu, l’extension de la couverture médicale, l’allongement de l’indemnisation du chômage, le soutien au logement, un salaire minimum de 5.000 dirhams et l’objectif d’un meilleur classement international du Maroc en matière d’éducation.
Gauche tonitruante
Nabila Jalal, députée de l’Alliance de la gauche, a dénoncé, elle, le manque d’engagements chiffrés de la nouvelle équipe. Emploi, pouvoir d’achat, services publics, fiscalité et lutte contre la corruption, voilà autant de critères à l’aune desquels elle entend juger l’action du gouvernement, avant d’annoncer que son groupe voterait contre le programme.
La promesse d’un « changement de cap » ne convainc pas l’élue. Pour la députée de l’Alliance de la gauche, le programme gouvernemental 2026-2031 ne rompt pas suffisamment avec les pratiques de l’exécutif précédent et reste en deçà des attentes sociales. Voilà pourquoi elle parle de manque de crédibilité des engagements de l’Exécutif et l’absence de garanties concrètes pour les mettre en œuvre.
L’élue n’a pas manqué de rappeler la participation de l’actuelle cheffe du gouvernement aux décisions de la précédente équipe, qu’elle accuse d’avoir favorisé « l’alliance flagrante entre l’argent et le pouvoir », les conflits d’intérêts et les intérêts des lobbies des hydrocarbures. Elle lui reproche également d’avoir contribué à l’appauvrissement de la classe moyenne et des travailleurs, tandis que le capital rentier bénéficiait, selon elle, d’un traitement privilégié.
Pour étayer ses critiques, Nabila Jalal a évoqué la saisie de bulletins de vote à Tanger et les suspicions de fraude électorale qui s’en sont suivis, ainsi que la révocation d’une ministre quarante-huit heures après sa nomination, estimant que cet épisode révèle des défaillances dans le choix des responsables et soulève des interrogations sur la capacité de l’exécutif à contrôler des marchés publics de plusieurs milliards de dirhams.
La députée a placé le débat sur le terrain de la responsabilité politique. Elle a notamment dénoncé l’absence, dans la déclaration gouvernementale, de mesures qu’elle juge indispensables à une réforme institutionnelle, plaidant notamment pour la reddition des comptes, mais aussi pour l’avènement d’une monarchie parlementaire.
Sur le terrain socio-économique, elle a mis en épingle cinq épreuves censées mesurer la capacité du programme à répondre aux préoccupations des Marocains. La première concerne l’emploi. N. Jalal a rappelé que les partis de la majorité avaient promis la création d’un million de postes et une réduction du taux de chômage à 7 % à l’horizon 2031. Elle déplore que la déclaration gouvernementale ne précise ni le nombre d’emplois à créer ni un objectif chiffré de baisse du chômage. Elle regrette également l’absence de référence au salaire minimum, jugeant insuffisante la mise en avant de la formation et de l’expérience professionnelle. « La formation n’est pas un emploi, et l’expérience professionnelle ne constitue pas un contrat de travail », a-t-elle lancé.
En ce qui concerne le pouvoir d’achat, l’élue a critiqué le retour sur plusieurs promesses électorales. La gratuité automatique et sans conditions de la facture d’électricité aurait ainsi été remplacée par un dispositif d’aide destiné aux ménages considérés comme éligibles. Elle dénonce également le report à une mise en œuvre progressive de l’exonération fiscale des salaires inférieurs à 15.000 dirhams et de la promesse d’une pension de retraite d’au moins 3.000 dirhams. La question du salaire minimum décent, annoncé par un parti allié pour 2027, aurait, elle aussi, été repoussée à la fin du mandat. Sur les hydrocarbures, la députée regrette l’absence d’engagement concernant le plafonnement des prix et la remise en service de la raffinerie Samir. Elle estime que les intérêts des détenteurs de monopoles demeurent insuffisamment encadrés.
Pour ce qui est de la santé et l’éducation, l’élue a dénoncé la dégradation des services publics, le déficit de ressources humaines et le poids du secteur privé, auquel elle attribue 91 % des dépenses de l’assurance-maladie. Elle s’interroge sur les garanties apportées par le programme en matière de gratuité des soins, d’accès à l’enseignement et à l’université, d’augmentation des bourses étudiantes et de financement de la recherche scientifique.
Et last but not least, elle est revenue sur la justice fiscale. N. Jalal met en doute le financement des ambitions économiques affichées par la majorité. Elle relève que son parti mise sur la mobilisation de 300 milliards de dirhams, sur une enveloppe globale de 350 milliards, grâce aux effets additionnels de la croissance. Elle confronte ces projections aux objectifs annoncés par le gouvernement : une croissance de 5 %, un déficit budgétaire inférieur à 3 % et un endettement inférieur à 62 %. La députée reproche surtout à la nouvelle équipe d’avoir relégué au second plan les promesses de taxation des revenus de la rente, des grandes fortunes et des bénéfices issus des monopoles. Elle voit dans les références à l’élargissement de l’assiette fiscale et à la restructuration du portefeuille public le risque d’une nouvelle vague de privatisations. À ses yeux, la protection sociale doit plutôt reposer sur une fiscalité progressive sur la fortune, l’imposition des grands exploitants agricoles et la lutte contre la fraude fiscale.
Enfin, en matière de moralisation et de reddition des comptes, la députée estime que si le gouvernement affirme que sa responsabilité sera mesurée aux résultats, quid des les échéances et indicateurs permettant de les évaluer. Elle a pointé les contradictions qu’elle perçoit entre la promesse de criminaliser l’enrichissement illicite et la position du ministre de la Justice, issu du parti de la cheffe du gouvernement, qui estime cette mesure contraire à la présomption d’innocence.
La critique du programme s’accompagne d’une série de revendications politiques. Sur les libertés publiques, N. Jalal a annoncé que son groupe présentera, pour la troisième fois, une proposition d’amnistie générale en faveur des détenus du Hirak du Rif, des activistes du mouvement « Génération Z » et des détenus politiques, journalistes, blogueurs, syndicalistes et défenseurs des droits humains. Elle réclame également l’arrêt des poursuites qu’elle qualifie d’abusives et la réparation des préjudices subis.
Sur le plan territorial, elle a réaffirmé la revendication de récupération de Sebta et Melilla, des îles et des autres territoires occupés, tout en demandant un programme d’urgence pour les régions frontalières. Elle a plaidé pour que le Parlement et les forces politiques soient associés au débat sur la mise en œuvre du plan d’autonomie. Elle a également défendu une intégration effective de l’amazigh dans les politiques publiques, ainsi qu’une représentation institutionnelle des Marocains du monde.
La députée a enfin mis en avant les enjeux de souveraineté hydrique et énergétique, dénonçant l’épuisement des nappes phréatiques par les cultures d’exportation subventionnées et réclamant la remise en service de la raffinerie Samir. Son programme, intitulé « La dignité d’abord », prévoit aussi une réforme de la loi sur la profession d’avocat, une meilleure prise en compte des droits des personnes en situation de handicap, une réforme équitable des retraites et une égalité effective entre les femmes et les hommes dans les postes de décision.
Au terme de son intervention, N. Jalal a estimé que la déclaration gouvernementale ne répondait à aucune des cinq épreuves qu’elle avait définies. En conséquence, elle a annoncé que son groupe parlementaire voterait contre le programme gouvernemental, tout en promettant d’exercer pleinement ses prérogatives de contrôle et de défendre les propositions de l’Alliance de la gauche. « La dignité des Marocains est une priorité », a-t-elle conclu.
Au-delà de ces pôles d’opposition, il y a lieu de rappeler que le RNI, allié d’hier, ainsi que le MP, ont décidé de sanctionner le programme gouvernemental présenté par F-Z. El Mansouri. Cette dernière qui croise les doigts au regard des attentes sociales cumulées et des défis induits par un monde en ébullition, n’a plus qu’à invoquer les Sept Saints de la capitale des Almoravides et leur bénédiction pour mener à terme les multiples chantiers ouverts. Le bal commence pour la « dream team » de la fille des Soulaha. Chiche alors !

