Depuis la guerre lancée le 28 février par les Etats-Unis et Israël, l’Iran riposte en ciblant les intérêts américains dans la région, mais aussi des infrastructures civiles, notamment énergétiques et aéroportuaires. Le site de Ruwais, opéré par la compagnie nationale Adnoc, a dû interrompre ses activités par « précaution », a indiqué à l’AFP une source proche du dossier.
Les autorités avaient auparavant annoncé un incendie dans la zone industrielle, sans préciser où exactement. « Alors que nous étions sur le point de partir, nous avons vu des traînées de flammes s’élever du complexe, accompagnées de bruits forts ressemblant à des explosions », a raconté sous couvert d’anonymat un chauffeur venu chercher le personnel évacuant la raffinerie.
Alors que le conflit est dans son onzième jour, Amin Nasser, patron du géant saoudien des hydrocarbures Aramco, a fait part de ses inquiétudes, à l’occasion de la publication mardi des résultats annuels du groupe. Il a insisté sur l’importance d’une reprise du trafic maritime dans le détroit stratégique d’Ormuz, contrôlé de facto par le pouvoir iranien, et par lequel transite un cinquième de la production mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL). « Plus la perturbation se prolongera, plus les conséquences seront catastrophiques pour les marchés pétroliers mondiaux », a prévenu A. Nasser.
Les prix du brut ont connu de fortes fluctuations en raison des perturbations de l’approvisionnement, bondissant lundi de 30% à près de 120 dollars le baril avant de retomber. « Il est absolument crucial que le transport maritime reprenne dans le détroit », a ajouté le responsable d’Aramco, qualifiant la guerre actuelle de « plus grande crise qu’ait connue l’industrie pétrolière et gazière de la région ».
Le Qatar a lui aussi averti de « répercussions » mondiales, estimant que ces attaques iraniennes constituaient « un précédent dangereux », selon Majed al-Ansari, porte-parole du ministère des Affaires étrangères. « Le secteur énergétique du Golfe est touché sur plusieurs fronts : les installations énergétiques sont prises pour cible, les capacités d’exportation via le détroit sont entravées et les capacités de stockage sont saturées », résume pour l’AFP Robert Mogielnicki, de l’Institut des Etats arabes du Golfe à Washington.
La compagnie gazière nationale du Qatar, QatarEnergy, l’un des plus grands producteurs de gaz naturel liquéfié au monde (GNL), avait annoncé la semaine dernière la suspension de sa production, tandis que la compagnie pétrolière du Koweït a réduit la voilure.
Lundi, une frappe iranienne a également provoqué un incendie dans le complexe pétrolier de la ville d’Al-Maameer, au Bahreïn. La compagnie nationale Babco a invoqué la clause de « force majeure », qui la protège de pénalités et d’éventuels manquements contractuels vis-à-vis de ses clients.
En Arabie saoudite, des attaques ont visé le complexe saoudien de Ras Tanoura géré par la compagnie Aramco, entraînant l’arrêt d’une partie de ses opérations. Ce gigantesque complexe abrite l’une des plus grandes raffineries du Moyen-Orient et constitue une pierre angulaire du secteur énergétique du royaume. Des champs pétrolifères saoudiens ont également été pris pour cible.
Avant même le début de la guerre, Aramco, premier exportateur de brut au monde, avait vu ses résultats fléchir : son bénéfice net a reculé de 12% l’an dernier, à 93 milliards de dollars (près de 80 milliards d’euros), affecté notamment par les droits de douane américains et l’érosion des cours. Son patron s’est néanmoins félicité d’« une nouvelle année de demande pétrolière record en 2025 ».
Tout au long de l’année 2025, l’alliance pétrolière Opep+, dont l’Arabie saoudite est un membre clé, a supervisé une hausse de la production, qui a inondé le marché de pétrole et pesé sur les prix. Le porte-parole du ministère qatari des Affaires étrangères, Majed al-Ansari, a averti mardi que les attaques contre des installations énergétiques, « des deux côtés, constituent un dangereux précédent… et auront des répercussions dans le monde entier ».
Riyad a activé par ailleurs un atout stratégique conçu il y a plus de quarante ans : l’oléoduc Est-Ouest. Construit dans les années 1980 pour contourner le détroit d’Ormuz, ce pipeline relie les champs pétroliers du golfe Persique au port de Yanbu, sur la mer Rouge, et voit aujourd’hui son rôle redevenir central. A. Nasser, a annoncé que les volumes transportés augmentaient rapidement et que l’infrastructure atteindrait bientôt sa capacité maximale, estimée à environ sept millions de barils par jour. La quasi-fermeture du détroit d’Ormuz a profondément bouleversé les routes énergétiques. Ce passage maritime stratégique assure habituellement le transit d’environ 18 millions de barils de pétrole par jour. Sa paralysie provoque donc un choc majeur sur le marché mondial. Dans ce contexte, l’oléoduc saoudien apparaît comme l’un des rares moyens de maintenir une partie des exportations régionales vers les marchés internationaux.
Pour Riyad, cette infrastructure permet non seulement de sécuriser une partie de ses ventes de pétrole, mais aussi d’atténuer les tensions sur les marchés. Selon plusieurs experts, ce système avait été précisément conçu pour ce type de scénario. Il pourrait également offrir un répit économique aux États-Unis et à leurs alliés, alors que le conflit fait craindre une flambée des prix de l’énergie et un ralentissement économique mondial. Cependant, cette solution reste limitée. Les capacités du terminal de Yanbu sont inférieures aux volumes exportés habituellement par l’Arabie saoudite, ce qui empêche de compenser totalement la fermeture d’Ormuz.
Par ailleurs, les infrastructures énergétiques du Golfe demeurent vulnérables aux attaques. Des frappes de drones ont déjà visé certaines installations dans la région, tandis que les exportations via la mer Rouge exposent désormais le trafic maritime au passage stratégique de Bab el-Mandeb. Cette réorientation des flux pétroliers vers la mer Rouge crée ainsi de nouveaux risques géopolitiques. Les tensions régionales, la vulnérabilité des installations et les menaces pesant sur les routes maritimes pourraient continuer à alimenter l’instabilité du marché énergétique mondial.
Plus tard dans la soirée, le ministère qatari de la Défense a annoncé avoir intercepté une salve de missiles après que des journalistes de l’AFP ont entendu des explosions à Doha.
Des journalistes de l’AFP ont également rapporté avoir entendu des explosions aux alentours de Manama, la capitale du Bahreïn, tandis que les Émirats arabes unis ont déclaré « répondre aux menaces de missiles et de drones en provenance d’Iran ». Bahreïn a indiqué avoir intercepté 106 missiles et 176 drones, tandis que le Koweït a déclaré en avoir intercepté 237 et 445 respectivement depuis le début du conflit.
Réactions en chaine
Les pays membres de l’Agence internationale de l’énergie ont convenu de libérer 400 millions de barils de pétrole issus de leurs réserves stratégiques, marquant ainsi la plus grande mise sur le marché coordonnée de l’histoire, dans le but de calmer les marchés énergétiques ébranlés par la guerre au Moyen-Orient, a annoncé mercredi le directeur de l’organe de surveillance de l’énergie.
« Je peux désormais annoncer que les pays membres de l’AIE ont décidé à l’unanimité de procéder à la plus grande libération de stocks pétroliers d’urgence de l’histoire de notre agence. Les pays de l’AIE mettront 400 millions de barils de pétrole à disposition du marché afin de compenser les approvisionnements perdus en raison de la fermeture effective du détroit », a déclaré Fatih Birol lors d’une conférence de presse consacrée à la situation des marchés énergétiques mondiaux. Il a qualifié cette mesure d’« action majeure visant à atténuer les effets immédiats de la perturbation sur les marchés ».
« Mais soyons clairs : ce qui importe avant tout pour un retour à des flux stables de pétrole et de gaz, c’est la reprise du transit par le détroit d’Ormuz », a-t-il ajouté. Il a précisé que l’AIE continuerait de surveiller étroitement les marchés mondiaux et pourrait, si nécessaire, recommander des mesures supplémentaires à ses pays membres.
F. Birol a rappelé que l’agence avait été créée il y a plus de cinq décennies avec pour mission de garantir la sécurité énergétique mondiale. « C’est ce que nous faisons aujourd’hui pour les marchés pétroliers, et ce que nous avons fait et continuerons de faire pour l’ensemble du secteur énergétique », a-t-il déclaré. Plus tôt, il avait révélé que les pays membres détiennent actuellement plus de 1,2 milliard de barils de stocks pétroliers publics d’urgence, auxquels s’ajoutent environ 600 millions de barils de stocks industriels placés sous obligation gouvernementale.
Des experts soulignent qu’une telle mesure pourrait contribuer à compenser certaines perturbations d’approvisionnement causées par la guerre opposant l’alliance américano-israélienne à l’Iran. Ils avertissent toutefois qu’une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz perturberait gravement l’approvisionnement de nombreuses régions.
Les marchés pétroliers ont connu une forte volatilité en début de semaine. Le prix du Brent a grimpé à 114,3 dollars le baril lundi, son niveau le plus élevé depuis juin 2022, sous l’effet des inquiétudes pesant sur l’offre. Les cours se sont ensuite repliés dans la journée, après que le président américain Donald Trump a déclaré que la guerre contre l’Iran pourrait prendre fin prochainement. Les prix ont toutefois de nouveau reculé mardi, après qu’une publication sur les réseaux sociaux, depuis supprimée, du secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, affirmant que la marine américaine escortait un pétrolier à travers le détroit d’Ormuz, a accéléré le mouvement de vente.
Le Japon prévoit de libérer ses réserves de pétrole dès lundi, alors que le conflit au Moyen‑Orient affecte les approvisionnements énergétiques dans le monde, a rapporté mercredi Kyodo News, citant Sanae Takaichi, Première ministre.
