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Tension entre Burkina Faso et la France : Au-delà du malaise conjoncturel…

L’expulsion récente de deux présumés espions français du territoire burkinabè n’est, vraisemblablement, que la partie saillante de l’iceberg. Dans les eaux troubles des relations entre le Burkina Faso et la France, le malaise semble s’installer.
Tension entre Burkina Faso et la France

Depuis le coup d’État du 30 septembre dernier, le deuxième en huit mois au Burkina Faso, les relations diplomatiques entre le Burkina Faso et la France, déjà affectées par la montée d’un sentiment antipolitique française en Afrique, semblent se troubler de plus en plus avec l’avènement de plusieurs « incidents ». L’Agence turque Anadolu a donné la parole à des experts pour analyser cette situation.

« Avec ces derniers développements, l’on peut dire que la relation entre Paris et Ouagadougou n’est plus au beau fixe et a inéluctablement pris une trajectoire de méfiance réciproque. Certes, une rupture brusque et fracassante avec Paris n’est pas envisageable et bénéfique à court terme pour le Burkina qui s’en sortira avec des défis à relever, mais l’attitude de Paris à moyen et long terme déterminera la nature des relations qu’il voudra imprimer avec des entités indépendantes désormais jalouses de leurs souverainetés et qui n’entendent plus subir un quelconque diktat », a déclaré à l’Agence Anadolu, Traoré Donald Meyerké Zana, Juriste et chercheur, expert en relations et politiques internationales.

Il a soutenu, en outre, que les mutations et enjeux géopolitiques et géostratégiques en cours guident désormais la manœuvre de certains États africains dont le Burkina Faso, ajoutant que « c’est une stratégie de nécessité dans un monde polycentrique et traversé de défis critiques » et que « les grandes puissances devront (désormais) s’accommoder ou perdre leur zone d’influence ».

Plusieurs incidents ont émaillé les relations diplomatiques ces derniers temps entre le Burkina Faso et la France. Début octobre, les emprises diplomatiques françaises avaient même été prises pour cible, début octobre dernier par des manifestants et depuis lors, les services de l’ambassade de France sont fermés au public.

La délégation de l’Union européenne au Burkina Faso a déploré dans un courrier adressé au ministère en charge des Affaires étrangères du Burkina Faso « l’absence de réaction appropriée des services de sécurité » burkinabè suite aux mouvements de protestation ayant ciblé les emprises diplomatiques de France au Burkina Faso.

Le 3 décembre courant, le gouvernement burkinabè a décidé, la suspension immédiate jusqu’à nouvel ordre, de la diffusion des programmes de Radio France Internationale (RFI) sur toute l’étendue du territoire national à cause « des manquements » constatés dans le travail du média français, selon un communiqué officiel.

Dans la nuit du 17 au 18 décembre 2022, deux citoyens français ont été interpellés pour activités d’espionnage, et expulsés du territoire burkinabè, a annoncé mercredi soir, l’Agence d’information du Burkina (AIB), citant des sources bien informées.

Contacté par Anadolu, le sociologue Aly Traoré, a expliqué que l’actualité des relations entre la France et le Burkina Faso « traduit la situation globale de la françafrique qui doit faire sa mue ou cesser d’exister ».« (…) Pendant plus de soixante ans, la coopération de la France avec ses anciennes colonies a toujours été marquée par une attitude condescendante vis-à-vis des pays africains avec des méthodes et des pratiques orientées vers les intérêts de la seule France au détriment de ceux des pays africains dits partenaires », a-t-il fait savoir.

Confronté à une crise sécuritaire alimentée par des attaques terroristes depuis 2015, en plus des actions internes de reconquête du territoire, le Burkina Faso s’est également engagé à diversifier ses partenariats dans le domaine militaire afin d’intensifier la lutte contre le terrorisme. Un choix motivé, notamment, par le rejet grandissant des populations de la présence française sous toutes ses formes.

Apollinaire Joachimson Kyelem de Tambela, Premier ministre de la transition du Burkina Faso, a déclaré que son pays qui s’est engagé ces derniers temps à diversifier ses partenariats, souhaitait avoir la Russie comme « allié » dans la lutte contre le terrorisme.

« Le rapprochement de plus en plus ferme entre le Burkina Faso et la Russie, démontre la volonté clairement affichée des autorités Burkinabè de s’affranchir du giron français qui a montré ses limites face aux problèmes existentielles du pays », a dit Traore Donald Meyerké Zana, Juriste et chercheur, expert en relations et politiques internationales. Pour lui, dans un contexte de sentiment généralisé de rejet de la politique française au Burkina Faso et en Afrique de l’ouest de façon générale, « la France gagnerait à changer sa posture, à revoir ses méthodes et sa coopération avec certains États Africains dans le respect mutuel de leurs choix souverains et dans un partenariat sincère et gagnant–gagnant ».

Pour sa part, le sociologue Aly Traoré estime que les Africains, à l’heure de la mondialisation et des réseaux sociaux qui permettent l’accès de l’information au plus grand nombre, réclament de plus en plus d’égalité dans les relations de leurs pays avec leurs partenaires étrangers. « Et tout partenaire disposé à intégrer cette nouvelle requête des peuples africains est la bienvenue. C’est ce que la Russie a compris et c’est ce qui explique la montée en puissance de ce pays en Afrique, notamment dans les pays sahéliens en proie à l’Hydre terroriste depuis des dizaines d’années et dont les partenariats historiquement privilégiés ne permettent pas d’atteindre le bout du tunnel », a soutenu A. Traoré. « Je pense donc que c’est à la recherche d’un partenariat de plus en plus fiable, plus équitable et plus efficace sur le terrain de lutte contre le terrorisme que le premier ministre burkinabè s’est récemment rendu à Moscou toute chose qui, vraisemblablement, répond à une forte demande exprimée par la jeunesse descendue dans la rue », a-t-il fait savoir.

Il a conclu en disant que l’avenir de la France au Burkina et au sahel « se joue entre la volonté de ce pays à changer son modèle de coopération avec les États africains ou sa disparition en Afrique ».

En novembre dernier, le Premier ministre de la transition burkinabè a déclaré devant les députés que le Burkina Faso s’était engagé à diversifier ses relations de partenariat et souhaitait une coopération « sincère et franche » dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Il avait soutenu que ces derniers temps, son pays se passait du soutien des troupes françaises sur son sol dans le cadre de la lutte contre le terrorisme soulignant que l’armée française intervenait pour appuyer les soldats burkinabè sur demande des autorités burkinabè, mais que « ces derniers temps les autorités burkinabè s’en passent et préfèrent organiser la lutte avec leurs propres moyens pour la sauvegarde de notre souveraineté ».

Dans la foulée, la France a annoncé, de son côté, qu’elle n’excluait pas la possibilité de retirer ses troupes présentes au Burkina Faso, selon son ministre des Armées, Sébastien Lecornu, dans un entretien au JDD (Journal du dimanche).

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