Selon le communiqué de l’entreprise, Washington a ordonné, au titre du contrôle des exportations et pour des raisons de sécurité nationale, de couper l’accès à ces outils pour « tout ressortissant étranger, à l’intérieur ou à l’extérieur des États-Unis », y compris « les employés étrangers » d’Anthropic. Sur le réseau social américain X, le leader de La France insoumise a dénoncé une décision qu’il associe à la question de la souveraineté numérique européenne et à la dépendance vis-à-vis des États-Unis.
Cette mesure a relancé le débat en France sur la souveraineté numérique et la dépendance aux technologies américaines. J-L Mélenchon a dénoncé sur la plateforme sociale américaine X une situation illustrant, selon lui, la nécessité d’une plus grande indépendance européenne dans le domaine de l’intelligence artificielle. « IA : depuis 2016, LFI classe le numérique comme nouvelle frontière de l’humanité et refuse que la France soit une colonie numérique des USA. La décision de Trump concernant Anthropic prouve l’urgence du sujet. Elle est certes aussi un règlement de comptes politique avec son propriétaire, partisan d’une IA éthique et assistant du pape sur l’encyclique à ce sujet, mais cela prouve l’urgence d’être indépendants et souverains. Le contraire de la béatitude aveuglée de Macron. », a-t-il écrit sur X.
La décision américaine intervient dans un contexte de tensions croissantes autour de l’encadrement des technologies d’intelligence artificielle. Début mars, le Pentagone avait déjà rompu ses contrats avec Anthropic, classée comme un « risque pour la chaîne d’approvisionnement ». L’entreprise affirme avoir été sanctionnée après avoir refusé que son IA soit utilisée à des fins de surveillance de masse ou pour des systèmes d’armes autonomes, et a engagé des actions en justice.
Anthropic a annoncé vendredi la suspension de l’accès à ses deux modèles les plus avancés, Fable 5 et Mythos 5, trois jours seulement après leur lancement commercial, afin de se conformer à une directive du gouvernement américain invoquant la « sécurité nationale ». Selon le communiqué de l’entreprise, Washington a ordonné, dans le cadre du contrôle des exportations, de bloquer l’accès à ces modèles pour « tout ressortissant étranger, à l’intérieur ou à l’extérieur des États-Unis », y compris « les employés étrangers » d’Anthropic. Face à l’impossibilité de distinguer la nationalité de ses utilisateurs, la société a indiqué avoir dû « brutalement désactiver » les deux modèles pour l’ensemble de ses clients afin de respecter la directive. Anthropic précise avoir reçu l’instruction à 17h 21 (21h 21GMT), sans que les autorités américaines ne détaillent les motifs précis liés à la sécurité nationale.
Selon le média américain Axios, la décision émanerait de Howard Lutnick, secrétaire au Commerce, à la suite de la découverte d’un contournement des dispositifs de sécurité par une entreprise utilisatrice. L’entreprise, déjà en conflit avec l’administration américaine, estime qu’il s’agit d’un « malentendu » et conteste la portée de la mesure. Elle affirme : « Nous contestons que la découverte d’un potentiel contournement justifie le rappel d’un modèle commercial déployé auprès de centaines de millions de personnes ». Anthropic avertit également que, si une telle logique était généralisée, elle pourrait « mettre essentiellement à l’arrêt tous les nouveaux déploiements de modèles » d’intelligence artificielle avancée. L’entreprise est en désaccord avec l’administration Trump concernant l’usage de ses modèles par des institutions militaires sans garde-fous suffisants.
Lancé mardi, Fable 5 est le premier modèle public de la gamme Mythos, présentée comme la plus avancée de la société. Mythos 5, version non bridée, était réservée à environ 200 organisations et agences étatiques sélectionnées en coordination avec le gouvernement américain, tandis que Fable 5 comportait déjà des restrictions sur les usages sensibles liés à la cybersécurité et aux risques biologiques et chimiques.
Les responsables politiques européens ont tiré la sonnette d’alarme concernant la souveraineté en matière d’IA après que la société américaine Anthropic a annoncé la suspension de l’accès à certains de ses tout derniers modèles d’IA. Cette nouvelle a suscité une vague de réactions dans toute l’Europe, incitant les responsables politiques européens à appeler à accélérer le développement de leurs propres technologies d’intelligence artificielle, a rapporté Politico le 14 juin, citant des sources. Selon le journal, la décision a été perçue comme un signal de la dépendance de la région vis-à-vis des technologies américaines et du risque que l’accès à des développements d’importance cruciale puisse être restreint par la décision d’autorités étrangères.
La députée européenne finlandaise Aura Salla, citée par Politico, a souligné que l’Europe ne pouvait pas continuer à renforcer son potentiel technique en s’appuyant sur un accès susceptible d’être coupé par un gouvernement étranger. Dans ce contexte, des représentants de la Commission européenne et des députés européens se sont prononcés en faveur d’un développement accéléré de leurs propres modèles d’IA de pointe, de leur infrastructure informatique et de leurs centres de données. Selon eux, l’Europe doit réduire sa dépendance vis-à-vis des technologies étrangères afin d’éviter une situation où l’accès à des outils numériques clés pourrait être coupé de manière unilatérale.
L’imposition de restrictions à l’IA par Anthropic a suscité de nombreuses réactions de la part des responsables politiques européens, qui ont souligné que cette situation devait servir de leçon sérieuse aux gouvernements. Ainsi, Bruno Retailleau, ancien ministre de l’Intérieur français et candidat à l’élection présidentielle de 2027, a déclaré que la décision de Washington devait « nous réveiller ». « Dans la course à l’intelligence artificielle, une nation qui dépend des autres pour sa technologie est une nation qu’on peut débrancher du jour au lendemain », a-t-il écrit sur X. Selon lui, bien que la France dispose d’atouts uniques en Europe, avec des entreprises « capables de rivaliser avec les géants américains », il faut « en finir avec la naïveté et décider, enfin, de réarmer notre puissance technologique ».
Al Carns, ancien ministre britannique des Forces armées, a lié cet événement à une tendance qui témoigne non seulement d’une perte de leadership dans le domaine de l’intelligence artificielle, mais aussi dans tous les autres secteurs où Londres était autrefois à la pointe. L’ancien ministre britannique de la Sécurité, Tom Tugendhat, a écarté toute « méprise ou erreur », qualifiant cet événement de conséquence inévitable du fait que les technologies façonnent la conduite de la guerre. Selon lui, la souveraineté dépend désormais davantage du code que des canons, et dans un contexte de prix élevés de l’énergie et d’accent mis sur la sécurité, Londres ne peut pas continuer sur cette voie et rester souveraine.
Benjamin Haddad, ministre délégué français chargé des Affaires européennes, a quant à lui souligné que la décision de l’administration Trump d’interdire aux ressortissants étrangers l’accès au tout dernier modèle d’Anthropic « marque un accélérateur de la bataille géopolitique de l’IA ». « L’Europe ne peut pas se contenter d’être un marché ouvert dépendant des technologies conçues, financées et contrôlées ailleurs. Elle doit investir davantage, soutenir ses innovateurs et se donner les moyens de maîtriser les technologies qui détermineront la puissance au XXIe siècle », a-t-il indiqué.
Jordan Bardella, président du Rassemblement national, a quant à lui souligné que cette initiative soudaine de Washington rappelait que « l’intelligence artificielle est déjà un sujet de souveraineté nationale majeur ». Selon lui, les pays qui ne développeront pas rapidement leurs propres modèles « dépendront toujours plus des choix des autres puissances ».

