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Passé esclavagiste : La Haye cherche à solder son passif colonial

Les Pays-Bas ont rendez-vous avec l’histoire en décembre. Des excuses officielles seront faites pour le passé esclavagiste, et un Musée de l'esclavage verra le jour. Le Palais royal, de son côté, va examiner ses collections pour identifier les objets volés à l'époque coloniale. Les deux dernières villes qui tenaient au blackface de la tradition du « Zwarte Piet » y ont finalement renoncé.
La Haye cherche à solder son passif colonial

On se presse à La Haye à la veille de ce qui s’apparente à un rendez-vous avec l’histoire. En effet, la présentation d’excuses officielles pour la participation des Pays-Bas à la traite transatlantique est prévue avant la fin de l’année. Le gouvernement semble décidé à franchir le Rubicon alors que l’esclavage a été aboli en 1863 aux Pays-Bas, sur le tard – 15 ans après la France et 30 ans après la Grande-Bretagne.

L’affaire est assez délicate puisque ce lourd passif colonial a tout pour « polariser » la société, selon Mark Rutte, Premier ministre, surtout qu’un pan de la société, refuse une telle démarche. Si on estime à seulement 35% le nombre de Néerlandais favorables à de telles excuses, le gouvernement a choisi, lui, d’écouter son propre comité consultatif d’experts formé en 2020, dans le sillage de la vague antiraciste mondiale provoquée par la mort de George Floyd. Ledit comité a recommandé les excuses et suggéré l’enseignement du passé colonial dans les écoles.

La Haye compte mobiliser 200 millions d’euros pour « promouvoir la conscience autour du rôle des puissances coloniales dans la traite ». Outre les 27 millions d’euros prévus pour édifier un Musée de l’esclavage, comme l’a fait la ville de Liverpool en 2007 en Grande-Bretagne.

La Compagnie des Indes occidentales (WIC), spécialisée comme sa grande sœur la Compagnie des Indes orientales (VOC) dans le négoce maritime, s’est livrée à la traite de 1650 à 1730. Elle a opéré à partir des actuels Bénin et Ghana, ainsi que depuis l’Angola, et vendu des esclaves dans les plantations sucrières des Caraïbes, à la Barbade et au Surinam notamment. Les Pays-Bas ont participé à hauteur de 5 à 7% de la traite négrière, soit 550 000 à 600 000 Africains déportés, d’après une étude réalisée par l’université de Leyde.

La tradition du Zwarte Piet (Pierrot le noir), qui donne lieu à des « blackfaces », défendue par les villes de Volendam et Venlo, fief de l’ultra-conservateur xénophobe Geert Wilders, est vivement contestée depuis une quinzaine d’années, en Belgique comme aux Pays-Bas, outre le Surinam, ancienne colonie.

Volendam et Venlo viennent de céder, sous la pression : leur Swarte Piet, ce personnage qui fait office de serviteur de Saint-Nicolas pour récompenser les enfants ou leur faire peur, aura cette année des rayures sur le visage. Un « compromis » qui diffère de la solution des autres villes, mais qui est perçu par la presse néerlandaise comme une avancée.

Dans cette dynamique, le Palais royal a annoncé le 10 novembre son intention de passer en revue ses collections, pour identifier les objets datant de l’époque coloniale qui auraient été volés et/ou pris par la force. L’Indonésie, ancienne colonie néerlandaise, réclame depuis juillet huit collections d’art et de sciences naturelles, parmi lesquelles les rênes du cheval monté par le chef d’une rébellion à Java au début du XIXe siècle, ainsi que le « trésor de Lombok ». Ce lot de bijoux et de pierres, qui comportait 230 kg d’or et 7,2 tonnes d’argent, a été pillé à Lombok, île volcanique de l’archipel indonésien, colonisée de 1894 à 1942 malgré la résistance acharnée de la monarchie locale. Le trésor a été pour moitié restitué en 1978, mais certains de ses joyaux demeurent dans les collections du Musée d’ethnographie de Leyde.

Cet inventaire s’étalera sur 18 mois et sera confié à un comité d’experts qui comprend Rudi Ekkart, historien de l’art connu pour avoir enquêté à partir de 1997 sur les œuvres volées à des familles juives sous l’occupation allemande, afin de les restituer à leurs ayants droits. L’une de ces pièces, un tableau de maître du XVIIe siècle signé Joris van der Haagen, a été retrouvée en 2015 dans les collections du Palais. Un collectionneur juif avait été contraint, en 1942, de la livrer à une banque allemande. La reine Juliana l’avait ensuite achetée en 1960 à un marchand d’art.

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