vendredi, mai 1, 2026
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Détroit d’Ormuz : En dépit de la réticence de Washington, Téhéran assoit une nouvelle donne géostratégique

by Perspectives Med
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Détroit d’Ormuz : En dépit de la réticence de Washington, Téhéran assoit une nouvelle donne géostratégique

Dans un communiqué écrit publié par son bureau à l’occasion de la Journée nationale du Golfe Persique, Mojtaba Khamenei a affirmé que la présence de puissances étrangères, en particulier des États-Unis, a été une source d’instabilité dans la région, ajoutant qu’« une nouvelle phase est en train d’émerger ». Il a souligné que le Golfe constitue un élément clé de l’identité régionale et de la connectivité économique mondiale, notamment via le détroit d’Ormuz et la mer d’Oman.

Selon lui, l’Iran assurera la sécurité dans le Golfe grâce à ce qu’il a décrit comme une nouvelle gestion du détroit d’Ormuz, incluant des cadres juridiques actualisés. « Ces cadres apporteront stabilité, progrès et avantages économiques à toutes les nations de la région », a-t-il ajouté.

Le guide suprême a également estimé que les pays de la région partagent un destin commun dans le Golfe et que les acteurs extérieurs « situés à des milliers de kilomètres » n’ont pas leur place dans son avenir. Le message fait aussi référence à l’émergence d’un « nouvel ordre régional » issu des récents développements.

Cette déclaration intervient dans un contexte de fortes tensions après la guerre déclenchée le 28 février entre l’Iran, les États-Unis et Israël, qui a perturbé le transport maritime et les flux énergétiques dans le détroit d’Ormuz.

Un cessez-le-feu annoncé le 8 avril tient jusqu’à présent, tandis que les efforts diplomatiques se poursuivent pour parvenir à un accord plus large, incluant des discussions sur l’accès maritime et la sécurité dans le détroit d’Ormuz.

L’Iran a instauré le 30 avril comme Journée nationale du Golfe Persique en 2005, en commémoration de l’expulsion des forces portugaises du détroit d’Ormuz à l’époque safavide. M. Khamenei a été désigné guide suprême le 9 mars, après la mort de son père, Ali Khamenei, tué lors de frappes américano-israéliennes le 28 février. Depuis son entrée en fonction, il s’exprime uniquement par des déclarations écrites.

Depuis Astana, Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, a déclaré jeudi que le conflit prolongé entre les États-Unis, Israël et l’Iran avait eu un « impact négatif » sur la mer Caspienne et son littoral. « La mer Caspienne doit rester une zone de paix et de coopération », a déclaré S. Lavrov lors d’une conférence de presse à l’issue de discussions avec Yermek Kosherbayev, ministre kazakh des Affaires étrangères, dans la capitale du pays d’Asie centrale.

Le chef de la diplomatie russe a en outre qualifié d’inacceptable une frappe contre la ville portuaire iranienne de Bandar Anzali le mois dernier, notant que le port sert les « intérêts commerciaux et logistiques » des cinq États caspiens. Et déclaré que lui et Kosherbayev avaient parlé « en faveur d’une résolution rapide de la crise dans la région du Golfe Persique et au Moyen-Orient dans son ensemble, en avançant vers la conclusion d’accords politiques entre toutes les parties impliquées ».

« Lorsqu’il s’agit du Moyen-Orient, nous estimons certainement important de ne pas perdre de vue ce qui se passe au Liban, en particulier l’impasse qui s’est développée, sans issue claire, concernant la création d’un État palestinien », a ajouté S. Lavrov.

Dans un premier bilan officiel des résultats de l’agression contre l’Iran, le Pentagone a annoncé que le coût de la guerre s’élève à ce jour à « environ 25 milliards de dollars ». Ce chiffre, diffusé par le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth et le chef d’état-major interarmées, le général Dan Keene, devant la commission des services armés de la Chambre des représentants, n’était pas le seul élément brûlant de la séance.

Celle-ci a été marquée par un grand tumulte face aux questions des législateurs démocrates, qui ont interrogé P. Hegseth sur les raisons ayant poussé le président Donald Trump à lancer des attaques militaires contre l’Iran il y a environ deux mois, ainsi que sur le débat concernant la pertinence de l’épuisement du Trésor public.

Le secrétaire à la Guerre a tenté de promouvoir le récit du succès de l’administration, prétendant que les opérations militaires « ont réussi » et que l’Iran a « perdu » une grande partie de ses capacités offensives, mais il est rapidement tombé dans le piège de la contradiction. Alors qu’il affirmait que les installations nucléaires iraniennes « ont été totalement détruites » lors de la guerre de juin de l’année dernière, P. Hegseth est revenu justifier la reprise de la guerre contre l’Iran par le fait que cette dernière « n’a pas renoncé à ses ambitions nucléaires » et que l’arme nucléaire constituait une « menace imminente », répondant ainsi au député Adam Smith, principal démocrate de la commission des forces armées. Ce flottement a poussé A. Smith à répliquer avec ironie, estimant que l’aveu de P. Hegseth signifie que l’opération « Marteau de la Nuit » sur l’Iran l’an dernier n’avait rien accompli de probant. De son côté, le député démocrate John Garamendi a déclaré que « cette guerre actuelle et ses objectifs stratégiques sont sujets à caution et au doute ».

Simultanément, le désarroi de l’administration est apparu clairement dans son refus de fixer une limite temporelle ou financière à la guerre.

P. Hegseth a refusé de préciser le nombre de mois supplémentaires nécessaires pour achever la campagne, tout comme il a refusé d’indiquer les montants financiers qui seront demandés au Congrès pour son financement.

Lorsque le député Seth Moulton lui a demandé : « Sommes-nous en train de gagner la guerre ? », P. Hegseth a répondu « Oui, certainement », avant d’être relancé par  la fermeture du détroit d’Ormuz : « Considérons-nous la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran comme une victoire ? ». Le responsable US a alors tenté de masquer l’impasse en affirmant : « Nous avons planifié ce scénario, et maintenant nous avons imposé un blocus sur leur blocus, ce qui signifie que nous contrôlons la situation et non l’inverse », provoquant le sarcasme de S. Moulton : « C’est donc là votre définition de la victoire ! ».

À l’extérieur de la salle, la tension n’était pas moindre. Des manifestants ont encerclé P. Hegseth avant le début de la séance, l’assaillant de questions reflétant la colère populaire face aux décisions de la Maison-Blanche : « Combien de soldats américains doivent mourir pour Israël ? », « Pourquoi avez-vous ordonné de frapper des écoles abritant des enfants ? », « Pourquoi coupez-vous l’aide à l’Ukraine ? ».

Pendant ce temps, loin du « contrôle » revendiqué par P. Hegseth, les chiffres à Washington reflétaient l’inquiétude face à la fermeture prolongée du détroit. La Réserve fédérale a admis que « les développements au Moyen-Orient contribuent à un niveau élevé d’incertitude sur les perspectives économiques ». Tout en maintenant les taux d’intérêt à leur niveau actuel (entre 3,5 et 3,75 %), la banque centrale a reconnu que « l’inflation reste élevée, en partie à cause de la hausse des prix de l’énergie ».

Sur un autre plan, il y a lieu de relever que Pakistan, pays qui reste ouvert aux négociations entre Iranien et Américains le cas échénant, a officiellement ouvert six corridors routiers pour le transit de marchandises à destination de l’Iran, mesure destinée à contourner les perturbations maritimes provoquées par le blocage du détroit d’Ormuz et à désengorger le port de Karachi, où plus de 3 000 conteneurs destinés à l’Iran restent immobilisés. Le ministère pakistanais du Commerce a mis en application, le 25 avril, le « Transit of Goods through Territory of Pakistan Order 2026 », autorisant le passage par voie terrestre de marchandises en provenance de pays tiers à destination de l’Iran. Les nouvelles routes relient les ports de Karachi, Port Qasim et Gwadar aux postes-frontières iraniens de Gabd et Taftan via la province du Baloutchistan.

Cette décision intervient dans un contexte de fortes tensions entre les États-Unis et l’Iran, qui perturbent le trafic maritime dans l’une des principales artères du commerce mondial. Le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transite habituellement une part importante du commerce énergétique mondial, est fortement affecté par le conflit en cours.

Pour Islamabad, cette initiative dépasse la seule gestion logistique. Jam Kamal Khan, ministre pakistanais du Commerce,  y voit une opportunité de consolider la place du pays comme hub commercial régional, notamment grâce au port de Gwadar, dont la proximité avec la frontière iranienne réduit considérablement les délais et coûts de transport. Le corridor le plus court, reliant Gwadar à Gabd, permet d’atteindre l’Iran en deux à trois heures, contre près de 18 heures depuis Karachi. Une réduction qui pourrait faire baisser les coûts logistiques de près de moitié, selon les autorités pakistanaises. Au-delà de l’urgence commerciale, cette réorientation traduit aussi un basculement géopolitique. Les relations tendues entre le Pakistan et l’Afghanistan ont fragilisé les routes commerciales traditionnelles vers l’Asie centrale, poussant Islamabad à renforcer son axe occidental avec Téhéran.

 

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