Malgré les réticences des États-Unis et des Européens, l’Assemblée générale de l’ONU a proclamé mercredi la traite des esclaves africains comme crime le plus grave contre l’humanité, un combat porté par le Ghana qui espère des excuses et la justice.
Tête de file de l’’Union africaine (UA) sur la question des réparations liées à la traite transatlantique, le président ghanéen John Mahama a fait le déplacement à New York pour promouvoir ce texte non contraignant, mais qu’il juge malgré tout « historique ». « Aujourd’hui, nous sommes rassemblés solennellement et solidairement pour proclamer la vérité et poursuivre le chemin vers la guérison et la justice réparatrice », a-t-il déclaré en ce jour de commémoration du calvaire de 13 millions d’hommes, femmes et d’enfants dont les vies ont été volées en l’espace de 400 ans.
La résolution adoptée par 123 voix pour, 3 contre (États-Unis, Israël, Argentine) et 52 abstentions (dont le Royaume-Uni et les États membres de l’Union européenne), déclare « la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains » comme « les plus graves crimes contre l’humanité », condamnant cette « « injustice-là plus inhumaine et la plus persistante commise contre l’humanité ». C’est d’ailleurs le principal point d’achoppement : certains ont argué qu’il ne pouvait y avoir de hiérarchie entre les crimes contre l’humanité et n’ont donc pu voter pour. Malgré l’adoption de la résolution, le débat est loin d’être clos. Pour certains, ce vote reste avant tout symbolique et ne garantit pas des réparations concrètes, selon le chercheur et militant Obadele Kambon, à l’Université du Ghana. « Ce n’est pas seulement une question du passé, c’est une réalité qui continue de marquer le présent, c’est pourquoi, selon moi, ce débat dépasse le simple symbole », relève-t-il.
La résolution appelle aussi les États à s’engager dans un processus de justice pour réparer les torts du passé. Washington a affirmé que des pays modernes ne pouvaient être les bénéficiaires de réparations pour des victimes du passé. Un peu plus tôt, le patron de l’ONU Antonio Guterres avait enjoint les diplomates à honorer les victimes de la traite transatlantique non seulement par leurs « paroles » mais aussi par leurs « actes ».
Accra, de son côté, veut des mesures concrètes : des fonds pour l’éducation, des programmes de formation, du soutien aux jeunes et aux entrepreneurs, pour corriger des inégalités héritées de l’esclavage. Car plus de 12 millions d’Africains ont été déportés. Et pour les autorités ghanéennes, la réparation ne se limite pas à l’argent. Sur la mise en œuvre de telles mesures, les incertitudes restent nombreuses. C’est l’analyse du professeur Emmanuel Saboro, spécialiste des questions de mémoire et d’esclavage, à l’Université du Cape Coast, Ghana. Certains plaident pour l’annulation de la dette, car l’Afrique doit encore de l’argent aux puissances coloniales. une dette construite en partie sur des richesses tirées du travail des Africains.
Autre priorité : la restitution des objets culturels. Des millions de pièces ont été emportés — du royaume ashanti, de l’empire du Mali, du royaume du Bénin. Pour Accra, ces objets ne sont pas de simples biens : ils ont une valeur spirituelle. Ils font partie de l’Histoire et de l’identité des peuples africains.
Certains précédents existent. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a versé des réparations à Israël. Mais dans le cas de la traite transatlantique, les responsabilités restent contestées. Et ce débat résonne particulièrement au Ghana. Avec ses forts et ses châteaux, le Ghana reste l’un des principaux lieux de mémoire de cette histoire.
Le président ghanéen s’en est pris directement à Washington. Dans une tribune publiée dans Le Monde, il a précisé l’ambition de sa résolution déposée à l’ONU sur la reconnaissance de l’esclavage. Il bénéficie du soutien de l’Union africaine, de la Caricom et d’une coalition du Sud global. Il insiste sur le devoir collectif de reconnaître pleinement cette tragédie, afin de réparer les blessures du passé et de refonder la coopération internationale.
- Dramani Mahama a choisi la date symbolique du 25 mars pour déposer ce texte à New York. Il y rappelle que l’indépendance politique reste incomplète sans une transformation du système international hérité de l’esclavage. « La reconnaissance pleine et entière de l’histoire de l’esclavage est essentielle, non seulement pour l’Afrique et sa diaspora, mais pour l’humanité tout entière », écrit-il.
Le Ghana, pays africain indépendant depuis 1957, s’appuie sur plusieurs textes fondateurs, dont la déclaration d’Abuja (1993), celle d’Accra (2023) et la décennie 2026-2035 proclamée par l’Union africaine pour les réparations. La résolution ne demande pas seulement des excuses ou des compensations financières. Elle appelle à un dialogue structuré incluant le retour d’artefacts, des investissements en éducation, santé et culture, ainsi que des garanties de non-répétition. Elle s’inscrit dans la lignée de la déclaration de Durban de 2001, qui avait déjà qualifié la traite de crime contre l’humanité, mais sans passer à l’action concrète.
Le président ghanéen a profité de son intervention pour critiquer ouvertement les politiques américaines. Selon lui, l’administration Trump normalise « l’effacement de l’histoire noire » en supprimant des expositions sur l’esclavage, en restaurant des statues confédérées et en retirant des programmes scolaires. « Ces politiques deviennent un modèle pour d’autres gouvernements », a-t-il averti, soulignant que l’Europe et les États-Unis ont déjà fait savoir qu’ils ne soutiendraient pas la résolution. Le Commonwealth a déjà admis, de son côté, des actes symboliques, mais pas de compensations financières. J. Dramani Mahama insiste cependant : il ne s’agit pas de culpabiliser les générations actuelles, mais de comprendre comment ces injustices façonnent encore le monde d’aujourd’hui.
