En visite impromptue à Sebta, vendredi, Pedro Sánchez a déclaré que « ce qui s’est passé hier est une attaque contre l’intégrité territoriale de l’Espagne et une violation de celle-ci ». Le chef du gouvernement socialiste a souligné que l’Espagne « a coopéré de manière très raisonnable avec les pays d’origine et de transit». Le Maroc attribue l’afflux massif de migrants à la frontière de Sebta à des « organisations criminelles », tout en affirmant que sa coopération migratoire avec l’Espagne demeure « exemplaire », selon des sources diplomatiques de l’ambassade du Maroc à Madrid citées par Europa Press. Les mêmes sources insistent sur le fait que les récentes tentatives d’entrée irrégulière à Sebta ne reflètent « en aucun cas une volonté des autorités marocaines d’encourager l’immigration irrégulière », soulignant que tous les éléments disponibles suggèrent que ces mouvements sont exploités par des réseaux criminels impliqués dans la traite humaine et le trafic de migrants. Des sources du ministère espagnol de l’Intérieur ont indiqué que le Maroc collabore avec l’Espagne de manière « sincère » et « continue », de façon rapprochée, « pour faire face à cette situation ». Ils ont également souligné que l’intervention des forces de sécurité marocaines « empêche un grand nombre de personnes tentant d’entrer à Sebta depuis le territoire marocain d’y parvenir ».
P. Sánchez a affirmé que « le gouvernement espagnol utilisera tous les outils de l’État et les ressources disponibles pour garantir la sécurité des citoyens de Sebta », rapporte El Pais. Il a adressé un message de soutien aux habitants rappelant que «l’Espagne est à leurs côtés (…) et nous comprenons l’anxiété qu’ils ressentent. »
Le chef du gouvernement a indiqué que la Guardia Civil installerait « des bouées le long de la barrière maritime » pour «mettre en œuvre la décision du Tribunal suprême et établir une barrière de retenue visible pour faciliter les retours à la frontière» . Il s’est engagé à « accélérer » les procédures concernant « les dossiers et les retours des migrants entrés de manière irrégulière », pointant du doigt les « réseaux mafieux » responsables des flux migratoires à la frontière, qu’il qualifie de « pression inédite par leur ampleur et nature ».
Tout en saluant la coopération avec le Maroc pour le retour des migrants « dans les plus brefs délais », les autorités espagnoles estiment qu’environ 50 000 migrants ont franchi la frontière récemment, principalement jeudi. El Faso de Ceuta a rapporté que P. Sánchez, accompagné de Fernando Grande-Marlaska, ministre de l’Intérieur, a débuté sa visite par une reconnaissance au poste frontière du Tarajal. Il a pu observer les mesures de sécurité mises en place suite à la crise migratoire et recevoir des informations directes des responsables sur le terrain. Il doit rencontrer les responsables de la sécurité pour évaluer la situation et la coordination entre les différentes instances et rencontrer Juan Jesús Vivas, président de la ville autonome, ainsi que d’autres responsables, afin d’évoquer la gestion de cette crise.
Pour renforcer la sécurité, le ministère espagnol de l’Intérieur a dépêché 350 agents supplémentaires au Préside investi par les Marocains, pour épauler les 1000 membres de la Police nationale et de la Guardia Civil déjà déployés. Une unité spécialisée de la Police nationale a été déployée afin de renforcer les opérations d’identification et de prise en charge des migrants entrés illégalement sur le territoire, tandis que des unités antiémeutes ont été mobilisées pour assurer le maintien de l’ordre public.
La Guardia Civil a renforcé ses effectifs avec un peloton de sécurité, complété par l’arrivée imminente de deux autres groupes, pour surveiller la frontière aux côtés des forces déjà sur place. Le ministère espagnol de l’Intérieur a indiqué que les premières estimations des forces de sécurité concernant l’afflux de migrants depuis le 30 juillet avaient été revues à la hausse. Selon les dernières données, plus de 50 000 personnes auraient franchi irrégulièrement les frontières de l’enclave depuis le début de la crise. Ce bilan demeure toutefois inférieur à celui avancé par le président de la ville qui avait déclaré à la presse que près de 60 000 migrants étaient entrés dans l’enclave.
Le ministère a également indiqué qu’environ la moitié de ces migrants, soit près de 25 000 personnes, étaient déjà retournés volontairement au Maroc vendredi. De son côté, Sabrina Moh, déléguée du gouvernement espagnol à Melilla, a annoncé que 130 personnes avaient récemment franchi la frontière en provenance du Maroc. Elle a précisé devant les médias qu’« un nombre important d’entre elles étaient mineures ».
J.J. Vivas a annoncé lors d’une conférence de presse que le dernier bilan au large de Sebta s’élève désormais à 34 corps repêchés. Ce décompte macabre s’est aggravé, principalement en raison du grand nombre de personnes ayant tenté de rejoindre la ville à la nage aux premières heures de jeudi. Cette situation tranche avec les arrivées ultérieures, qui se sont faites à pied en contournant la digue maritime. Les corps ont été récupérés par la Garde civile et le Service de sauvetage maritime, marquant ainsi la journée la plus sombre jamais enregistrée en termes de décès sur le littoral du Préside. Avec dix autres dépouilles repêchées ces dernières 24 heures, le bilan macabre a porté à 38 le nombre de personnes ayant péri en tentant de rejoindre l’enclave à la nage depuis le début de l’année. La traversée à la nage demeure particulièrement dangereuse, en raison des risques de noyade, d’hypothermie et d’épuisement.
Ce rush migratoire dépasse, en volume, celui que la ville avait connue en mai 2021, lorsque plus de 10 000 migrants avaient réussi à atteindre l’enclave en seulement deux jours. Les arrivées concernent surtout de jeunes ressortissants maghrébins, mais également des femmes, des familles et plusieurs centaines de mineurs non accompagnés. Le gouvernement espagnol estime que la législation sur la protection civile ne permet pas de déclarer une telle urgence pour une crise migratoire, comme le réclamait JJ. Vivas. Ce dernier avait exhorté le gouvernement espagnol à activer le plan d’«urgence nationale» pour faire face à l’afflux des Marocains. Madrid indique néanmoins que plusieurs ministères travaillent de manière coordonnée.
Cette pression migratoire aurait été motivée par une décision inédite de la Cour suprême espagnole, qui impose une procédure administrative pour chaque personne arrivant par la mer, rendant inapplicable la mesure de refoulement. Cette décision de la Cour suprême a suscité des réactions parmi les organisations de sécurité espagnoles. L’Association unifiée de la garde civile a demandé des directives claires au ministère de l’Intérieur, visant notamment les agents en mer, les unités subaquatiques et les patrouilles de sauvetage.Le Syndicat unifié de la police a prévenu que cette obligation alourdira la charge de travail des forces de sécurité, qui doivent désormais établir un dossier administratif pour chaque migrant, vérifier son identité, fournir un avocat et un interprète si nécessaire, et traiter les demandes de protection internationale.
Le parti de gauche espagnol Sumar a lancé un appel pour renforcer les dispositifs d’accueil dans le Préside et assurer une réponse « coordonnée » face à l’afflux massif de migrants, tout en insistant sur la nécessité de respecter l’État de droit. La formation maintient également son opposition aux retours à chaud de migrants. Faisant écho de la position du part, Europa Press relève que suite aux nombreuses arrivées de jeudi à Sebta, la priorité est de protéger les vies des personnes « tout en offrant les garanties juridiques et humanitaires ». Cela implique un renforcement des capacités d’accueil, une meilleure protection des enfants et le respect des droits individuels, en assurant une coordination entre les administrations concernées. Le parti insiste sur le fait que « ni les mineurs ni ceux susceptibles de demander l’asile ne doivent être expulsés », rappelant que de telles pratiques ont déjà été jugées illégales par les tribunaux.
Sumar souligne que cette crise révèle les « limites » du modèle de gestion migratoire européen actuel, qui repose sur l’externalisation du contrôle des frontières vers d’autres pays et une approche qu’il qualifie d’« improvisée ». Le parti estime que déléguer le contrôle frontalier à des pays tiers a permis à certains gouvernements d’utiliser les migrations comme «levier de pression politique ». Comme il préconise de laisser tomber une « politique réactive» au profit d’une approche basée sur des voies migratoires légales et sécurisées, garantissant les droits humains, et en engageant l’Union européenne à prendre une « responsabilité réelle et partagée » dans cette problématique.
Plus tôt, le Maroc et l’Espagne ont convenu de renvoyer rapidement toutes les personnes ayant franchi la frontière de manière irrégulière, indépendamment de leur nationalité ou âge.
Réactions européennes
En Italie, la réaction de Giorgia Meloni illustre les difficultés de l’Union européenne à apporter une réponse collective à ses propres frontières. La Première ministre italienne a annoncé que Rome envisageait des « instruments extraordinaires », allant jusqu’à la suspension de l’espace Schengen avec l’Espagne. « L’immigration clandestine hors de contrôle représente une menace concrète pour la sécurité des frontières européennes », a-t-elle déclaré après s’être entretenue avec son ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi. Elle affirme que l’Italie « ne restera pas à regarder » et entend défendre ses propres frontières, lutter contre les passeurs et renforcer les expulsions.
Une réaction qui contraste avec l’idée de solidarité entre États membres face à une crise touchant directement une frontière extérieure de l’Union. Plutôt que de proposer son soutien à Madrid, Rome brandit la menace de rétablir les contrôles avec l’Espagne, au moment même où celle-ci est confrontée à une forte pression migratoire à Sebta. Paris n’a pas réagi autrement. Le rétablissement des mesures de contrôle devraient se durcir…
Les autorités néerlandaises ont manifesté vendredi leur « préoccupation » face à la crise migratoire à Sebta, exhortant le gouvernement espagnol à prendre des mesures pour « protéger les frontières extérieures de l’Union européenne ». Tom Berendsen, ministre néerlandais des Affaires étrangères, a écrit sur X : « Évolutions préoccupantes à Sebta. Nous comptons sur l’Espagne pour agir afin de protéger les frontières extérieures de l’UE, et sur le Maroc pour prendre également les mesures nécessaires. »
« J’ai été en contact ce matin avec mes homologues espagnol et marocain à ce sujet. C’est positif que la Commission européenne ait proposé son aide. »
Le même jour, Mari Rantanen, ministre finlandaise de l’Intérieur, et Riikka Purra, ministre des Finances, ont exprimé leur soutien à la proposition de G. Meloni, Première ministre italienne, de suspendre l’Espagne de l’espace Schengen à la suite de la crise migratoire à Ceuta.
Sur X, M. Rantanen a affirmé que l’Espagne a échoué à protéger la frontière extérieure de l’espace Schengen contre les entrées irrégulières. « Tous les pays européens doivent appuyer la proposition de Meloni. Ceux qui ne respectent pas leur devoir de protection des frontières extérieures ne devraient pas faire partie de Schengen. »
Dans le même élan, R. Purra a appelé à « fermer les frontières », prônant un renforcement des contrôles. « Personne parmi ces vagues d’invasion provenant de pays en développement, encouragés par les socialistes, ne viendra ici », a-t-elle prévenu.
Depuis 2023, la Finlande est dirigée par une coalition de droite opposée à l’immigration, incluant le parti populiste des Finlandais, critique envers les politiques migratoires et certaines orientations de l’Union européenne.
Friedrich Merz, chancelier allemand, a affirmé vendredi que le renforcement de la protection des frontières de l’Union européenne est « une question décisive » pour contrer l’immigration irrégulière. Il a déclaré que « la protection des frontières extérieures de l’UE est essentielle pour lutter contre l’immigration irrégulière », a rapporté Europa Press. Le responsable allemand a exprimé son soutien à « l’intention de l’Espagne de ne pas permettre aux migrants en situation irrégulière d’entrer sur le continent européen », exhortant le Maroc à « exécuter immédiatement l’ordre de retour de ses ressortissants arrivés à Sebta».
Par ailleurs, le Premier ministre suédois, Ulf Kristersson, a indiqué que les autorités espagnoles doivent « reprendre le contrôle de la situation » à Sebta, se disant prêt à intervenir si la crise s’aggrave. Sur les réseaux sociaux, il a souligné qu’ « il est important pour l’Espagne d’agir rapidement pour reprendre le contrôle de la situation et respecter ses engagements dans le cadre de Schengen ». Il a également mis en garde contre une menace potentielle pour la sécurité suédoise, affirmant que son gouvernement est « prêt à prendre les mesures nécessaires pour maintenir l’ordre et le contrôle ». Il a exhorté l’Espagne à ne pas adopter une approche trop laxiste face aux arrivées irrégulières.
U. Kristersson a aussi comparé la situation actuelle à la crise des réfugiés de 2015 en Europe, soulignant l’importance d’éviter un scénario similaire. « Le gouvernement social-démocrate en Espagne ne doit pas commettre la même erreur que les sociaux-démocrates en Suède en 2015, lorsque le mot non ne voulait pas dire non », a-t-il critiqué. Il a ajouté qu’il poursuivait ses discussions avec les pays voisins, précisant que Johan Forssell, ministre suédois de l’Immigration, « n’exclut pas de prendre les mesures nécessaires pour empêcher une répétition de la crise de 2015 ».
Quant à Christian Stocker, chancelier autrichien, il a exhorté le gouvernement espagnol à ne pas laisser « un seul migrant en situation irrégulière atteindre le continent européen », estimant que la régularisation des migrants en Espagne a constitué « une incitation supplémentaire à l’immigration illégale ».
C. Stocker a qualifié sur X la situation de « signal d’alarme clair », ajoutant que « de telles situations n’ont pas leur place dans l’Union européenne. Il est crucial qu’Espagne assume sa responsabilité européenne et veille à ce qu’aucun migrant en situation irrégulière n’atteigne le continent.» Il a aussi souligné que si la situation en Espagne venait à exercer une pression sur les frontières autrichiennes, son gouvernement « fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger, y compris, si nécessaire, en fermant temporairement les frontières de l’espace Schengen ».
Critiquant la politique migratoire espagnole, C. Stocker a rappelé que respecter les règles européennes communes en matière d’asile implique d’éviter « les initiatives nationales unilatérales susceptibles de produire l’effet inverse ». Il a conclu que « la décision du gouvernement social-démocrate espagnol d’accorder un titre de séjour à des milliers de migrants en situation irrégulière s’est révélée être une incitation supplémentaire à l’immigration illégale ».

