Cette expansion s’effectue par la création et l’agrandissement de colonies et d’avant-postes de peuplement, ainsi que par le tracé de routes de contournement, ce qui redessine la carte géographique de la région et accentue l’isolement des communautés palestiniennes les unes des autres.
Dans son rapport périodique, le Bureau a indiqué que les autorités d’occupation font la promotion d’un bloc de colonisation étendu visant à couper le nord de la Cisjordanie de son centre et de son sud. Cette démarche s’inscrit dans le cadre d’une série de projets fondés sur la liaison des colonies et des blocs de colonisation par un réseau de routes et d’infrastructures, en contrepartie du découpage et de l’enclavement des villes, bourgades et villages palestiniens.
Le rapport précise que ces nouveaux plans ne se limitent pas à l’extension des colonies existantes, mais englobent également l’établissement de nouveaux avant-postes et la conversion d’autres en colonies reconnues par Israël, aux côtés de l’accaparement de vastes superficies de terres palestiniennes et du traçage de routes de contournement destinées à fluidifier la circulation des colons.
Refaçonner le nord
Selon le rapport, les régions du nord de la Cisjordanie connaissent une expansion coloniale d’envergure à travers des plans visant à créer et développer de nouvelles colonies et à relier les blocs existants par un réseau routier, ce qui contribue à ancrer une réalité géographique fragmentée pour les Palestiniens.
Le Bureau a souligné que ces projets ciblent tout particulièrement les gouvernorats de Jénine, de Naplouse et de Salfit, où des travaux sont menés pour consolider la continuité entre les colonies, tout en entravant la continuité géographique entre les villes et villages palestiniens.
Cette dynamique va de pair avec des projets de construction de nouvelles routes de colonisation, comprenant notamment des axes reliant des colonies situées autour de Naplouse, de Jénine et des régions de la vallée du Jourdain (Al-Aghwar), permettant ainsi aux colons de se déplacer entre elles sans transiter par les agglomérations palestiniennes.
Le rapport s’est attardé sur la colonie de « Sanour », dans le gouvernorat de Jénine, signalant l’approbation d’un plan prévoyant la construction de 126 nouveaux logements permanents dans les environs du site, renforçant ainsi sa transformation d’un avant-poste temporaire en un pôle de peuplement permanent.
Il a également fait état de l’extension des blocs de peuplement existants à l’ouest de Jénine, en particulier le bloc « Shaked-Reihan », par l’élargissement de son périmètre et le raccordement des colonies et avant-postes environnants à un réseau de routes et d’infrastructures.
Le Bureau estime que ces projets contribuent à imposer de nouvelles réalités sur le terrain et à élargir l’emprise israélienne sur les terres situées entre les localités palestiniennes.
Engloutir le mont Ebal
À Naplouse, le rapport signale une recrudescence des activités de colonisation sur le mont Ebal, matérialisée par l’installation d’un nouvel avant-poste pastoral et résidentiel au sommet de la montagne, ainsi que par l’acheminement de mobil-homes et d’équipements sur le site.
D’après le rapport, la mainmise sur le mont Ebal revêt une importance stratégique en raison de sa position dominante surplombant la ville de Naplouse et plusieurs villages et bourgades environnants, tandis que ce projet est adossé à des plans visant à tracer des routes de colonisation reliant la montagne aux implantations du nord de la Cisjordanie.
Le rapport indique en outre que des récits religieux et archéologiques sont instrumentalisés pour justifier la mainmise sur cette région, à travers l’invocation de sites revêtant une importance religieuse juive, fournissant ainsi une couverture aux projets de colonisation et à la confiscation des terres adjacentes.
Ces plans ne se limitent pas à l’établissement de colonies ; le projet comprend également un réseau de routes de contournement reliant les colonies entre elles et permettant aux colons de se déplacer à l’écart des concentrations de population palestiniennes.
D’après le rapport, ces tracés incluent des voies s’étendant des environs de Naplouse et du mont Ebal en direction des colonies de Homesh, Sanour et Dotan, ainsi que d’autres axes reliant plusieurs colonies et avant-postes autour de Jénine, de Salfit et de la vallée du Jourdain.
Le Bureau met en garde contre le fait que ces routes, conjuguées aux nouvelles colonies et aux avant-postes, constituent un système intégré destiné à remodeler la géographie palestinienne, transformant les villes et les bourgades en îlots isolés et encerclés par une toile d’infrastructures coloniales.
Cette escalade de la colonisation coïncide avec la montée en puissance d’un discours politique israélien favorable à l’extension de l’implantation en Cisjordanie.
Le rapport mentionne des déclarations de l’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, dans lesquelles il évoquait le maintien des zones classées « C » au sein de ce qu’il a qualifié d’« État d’israël », en contrepartie de l’octroi des zones « A » et « B » aux Palestiniens dans le cadre d’une autonomie interne. Selon le rapport, ces propos traduisent la persistance du dossier de la colonisation et de la Cisjordanie au premier plan du discours politique israélien, parallèlement à l’expansion des projets d’implantation sur le terrain.
Nouvelle carte
Les données fournies par le rapport démontrent que le projet de colonisation dans le nord de la Cisjordanie ne progresse pas seulement par la construction de logements, mais à travers un dispositif interconnecté englobant colonies, avant-postes, routes de contournement et contrôle des hauteurs ainsi que des sites stratégiques.
Par conséquent, la situation tend à institutionnaliser une nouvelle réalité géographique où les blocs de peuplement communiquent entre eux, tandis que s’amenuisent les perspectives de continuité territoriale entre les villes et les villages palestiniens.
Le Bureau national de la défense de la terre et de la résistance à la colonisation avertit que la poursuite de ces projets menace de morceler la Cisjordanie en enclaves isolées, sur fond d’extension de la domination israélienne sur de vastes étendues de terres et d’imposition de faits accomplis sur le terrain qui ne sauraient être dissociés de la trajectoire politique globale en Cisjordanie.
Gideon Levy, journaliste israélien qui documente depuis quatre décennies le drame palestinien dans les colonnes du quotidien Haaretz. Invité récemment à Genève par le Club suisse de la presse, a décrit une société israélienne qui accepte, voire souhaite, le nettoyage ethnique des Palestiniens et un paysage politique dépourvu d’alternative. Invité récemment à Genève par le Club suisse de la presse à l’approche des élections législatives israéliennes du 27 octobre, G. Levy ne se fait guère d’illusions sur les changements politiques à venir : « le problème, c’est l’existence de l’occupation (israélienne), non son visage (politique)».
Depuis le 7 octobre 2023, Israël s’est considérablement radicalisé vis-à-vis des Palestiniens, affirme-t-il. « Cela se traduit par une aggravation de ce sentiment qu’ils ne représentent même pas des êtres humains. La chose la moins chère en Israël, c’est la vie d’un Palestinien. Que tu sois un soldat ou un colon, il n’y a rien de plus facile que de tirer sur un Palestinien », précise-t-il. Interrogé sur la manière dont la société israélienne a accueilli les révélations concernant le premier ministre Benyamin Netanyahou et les multiples avertissements qui auraient précédé le «7 octobre », G. Levy estime qu’elles n’ont pas provoqué de grands remous car « Israël veut la guerre ».
« En 1973, lorsque [le président égyptien] Anouar el-Sadate implorait un règlement. Israël a dit « non », et nous avons eu la guerre du Kippour. Ici, c’est le même schéma. Les Arabes, en l’occurrence le Hamas, font une offre équitable et Israël répond : non, seulement la guerre, rien que la guerre. En d’autres termes, nous ne voulons aucun règlement, ni avec le Hamas, ni avec l’Autorité palestinienne, ni avec le Hezbollah, ni avec l’Iran : nous voulons la guerre ».
Concernant la réception du film « NAZA » en Israël, le journaliste affirme que la société israélienne est prise « d’hystérie comme jamais auparavant. Au point que certains veulent déchoir les réalisateurs de leur nationalité ou que d’autres se disent prêts à les tuer, ainsi que leurs familles ». « Ce ne sont pas seulement les secteurs les plus à droite, mais la société tout entière qui est contre eux et pratiquement personne ne s’est élevé pour les soutenir », ajoute-t-il.
Pas de changement
Face aux espoirs occidentaux de voir Israël changer de politique, G. Levy se montre catégorique : « Ne vous attendez à aucun changement de la part d’Israël, cela n’arrivera pas. Je n’aime pas appeler le monde à imposer des sanctions contre mon pays mais je ne vois pas d’autre solution. Les Israéliens doivent comprendre qu’il y a un prix à payer à poursuivre dans cette direction ». Même constat concernant l’espoir d’un changement de cap politique en Israël avec l’élection éventuelle d’un nouveau premier ministre jugé « plus souple ». Le chroniqueur de Haaretz affirme que « l’Europe a tendance à tout résumer à la personnalité du premier ministre. Elle ne veut pas détester Israël, elle veut vraiment nous aimer et s’accroche à chaque occasion. Mais les Israéliens ne se réveilleront pas un beau matin en se disant : “Oh, ce que nous faisons est ignoble, mettons-y fin”. Ni Yitzhak Rabin ni personne d’autre n’a voulu donner aux Palestiniens le droit de disposer d’eux-mêmes et d’avoir un État. Bien avant le 7-Octobre, tout le processus de paix n’a été destiné qu’à faciliter les choses, à rendre l’occupation plus douce, plus commode, moins brutale. Mais là n’est pas le problème. Le problème, c’est l’existence de l’occupation, non son visage ».
Enfin, concernant le sionisme et la perspective d’une solution à deux États, G. Levy se montre tout aussi catégorique : « le sionisme, qui nous a amenés à croire que cette terre était vide d’habitants, n’a jamais envisagé de faire quoi que ce soit de concert avec les Palestiniens. Cela a toujours été “eux ou nous”. J’ai été élevé dans un foyer sioniste, et ce processus de compréhension a été très long pour moi ».
« J’ai compris que la solution à deux États était perdue. Et puis j’ai commencé à croire en une seule démocratie entre le fleuve et la mer. À mes yeux, cet État unique est déjà là, de fait, mais c’est un État d’apartheid et encore faut-il le transformer en démocratie. Dès lors qu’un État juif existe, le seul rôle du sionisme est de maintenir la suprématie juive. Or je ne peux pas m’identifier à une idéologie qui croit en une suprématie, qu’elle soit nationale ou religieuse ».

