Mercredi, le ministère espagnol de l’Intérieur a indiqué que F. Pardo avait transmis ces éléments au ministre après avoir sollicité des rapports auprès du Commissariat général à l’information et du Commissariat général aux étrangers et aux frontières.
Le journal El Espanol avait révélé le contenu d’un rapport du Centre national de l’immigration et des frontières et transmis à l’Audience nationale indiquant que des membres de la gendarmerie marocaine avaient encadré les passages massifs, sur ordre d’agents en civil.
Après la demande d’éclaircissements formulée par F. Grande-Marlaska auprès du directeur général de la Police nationale, F. Pardo a convoqué « en urgence » le responsable chargé des étrangers et des frontières afin d’obtenir des explications.
Interrogé sur les raisons pour lesquelles il n’avait pas été informé plus tôt de ce rapport, le chef de la police a expliqué que la juge de l’Audience nationale María Tardón, chargée de l’enquête sur ces événements, avait ordonné de ne transmettre aucune information à ce sujet.
Quant à l’alerte transmise par le Centre national de l’immigration et des frontières aux postes-frontières le 29 juillet, à la veille de l’entrée massive, F. Pardo a affirmé qu’il s’agissait d’un « avertissement concernant un risque récurrent » et qu’elle ne contenait aucune référence à la possibilité d’une entrée massive le lendemain.
Dans la sphère politique, Miguel Tellado, secrétaire général du Parti populaire (PP), a critiqué mercredi le ministre de l’Intérieur après que celui-ci a affirmé être «surpris» par un rapport de la Police nationale sur la poussée migratoire à Sebta. M. Tellado a estimé que le ministre devait démissionner en raison de son « absence de honte, de son incompétence et de ses mensonges ».
Grande-Marlaska avait demandé à F. Pardo de vérifier le contenu du rapport, publié par des médias espagnols, qui attribue aux forces et services de sécurité marocains la responsabilité des entrées à Sebta les 30 et 31 juillet.
« Aujourd’hui, Marlaska feint la surprise face à un rapport de police qui avait alerté sur une invasion de Ceuta. Il l’a nié pendant un mois, et le voilà désormais démasqué », a écrit M. Tellado sur X, selon Europa Press. Selon lui, le ministre « ne peut pas rester une minute de plus » à la tête des forces et services de sécurité de l’État, ajoutant : « Marlaska doit démissionner pour son absence de honte, son incompétence et ses mensonges. »
Dans le même registre, Esther Muñoz, porte-parole du groupe parlementaire du PP au Congrès, a qualifié les conclusions du rapport d’« extrêmement graves ». Elle a accusé le gouvernement d’être « inféodé » au Maroc et a réclamé le départ de G. Grande-Marlaska, estimant que si la police vous a « mis dans l’embarras » et « exposé vos défaillances, alors vous devez démissionner. »
De l’autre rive politique, la même exigence a été montée en épingle. Ainsi, Antonio Maillo, coordinateur fédéral de la Gauche unie espagnole, membre de la coalition au pouvoir, a estimé que F. Grande-Marlaska devait démissionner s’il avait connaissance du rapport de sécurité établissant un lien entre le Maroc et l’entrée massive de migrants à Ceuta à la fin du mois de juillet dernier. Il a ajouté que si ce rapport n’était jamais parvenu au ministre de l’Intérieur, c’est alors au directeur général de la police de démissionner pour avoir « trahi » le gouvernement.
Le syndicat de police espagnol a lui aussi réclamé la démission de F. Grande-Marlaska, de F. Pardo, ainsi que de Miguel Ángel Pérez Triano, délégué du gouvernement à Sebta.Le syndicat a rappelé qu’en tant qu’organisation policière, il avait publiquement alerté, le 28 juillet, deux jours avant ce qu’il qualifie d’invasion, sur le fait que « la situation à Sebta était devenue intenable ».
Pour rappel, le directeur général de la Police nationale espagnole avait tenu dans la matinée de mercredi une réunion avec le commissaire général à l’immigration et aux frontières, dont le département a rédigé le rapport transmis à l’Audience nationale espagnole. Le commissaire général au renseignement a également participé à cette réunion.
La LMDDH mobilisée
Du côté marocain, la Ligue marocaine de défense des droits de l’Homme (LMDDH) a indiqué avoir reçu des informations faisant état de plusieurs cas d’abus, notamment dans l’usage de la force, dans le cadre des événements migratoires de Sebta occupée. Le rapport présenté mercredi par l’ONG a détaillé plusieurs faits liés aux violations présumées des droits humains et aux conditions de prise en charge des migrants lors des tentatives de franchissement de Sebta et Melilla. Le document a également reconnu les violences et dégradations attribuées à certains migrants.
La Ligue marocaine de défense des droits de l’Homme, citant des sources de terrain et sanitaires, a relevé des « bruits de tirs à balles réelles » lors des opérations de franchissement collectif vers les enclaves occupées. Pour l’ONG, ces informations doivent elles aussi faire l’objet d’une vérification et d’une enquête officielle indépendante afin de déterminer s’il y a eu des décès liés à l’usage d’armes réglementaires et déterminer les responsabilités.
L’organisation a ainsi appelé à « révéler l’identité de chaque victime, le lieu et l’heure du décès, sa cause médicale, les résultats de l’autopsie, les circonstances qui l’ont précédé ainsi que l’issue de l’enquête judiciaire ». En rejetant la « réduction des morts à une guerre des chiffres », l’ONG a insisté que « le droit à la vie ne signifie pas seulement s’abstenir de tuer arbitrairement une personne, mais impose aux États une obligation positive d’anticiper les risques et de les prévenir, d’organiser les opérations de sauvetage, d’évacuation et de secours, et d’intervenir immédiatement lorsque la noyade, les bousculades ou les chutes sont prévisibles ».
Ainsi, la Ligue a appelé à « l’ouverture d’une enquête rapide, indépendante et efficace sur tout décès susceptible d’être lié à l’usage de la force, à des poursuites, à un retard dans les secours ou à un manquement dans la mise à disposition des moyens nécessaires ».
Adel Chikito, président de l’ONG, a estimé que la contradiction des chiffres témoigne d’un dysfonctionnement de la coordination entre les hôpitaux, la police, le parquet, les autorités frontalières et les institutions chargées de la conservation des dépouilles.
Le rapport s’est également intéressé à la situation des femmes et des filles, relevant que « les conditions de sommeil en plein air, l’absence de sanitaires séparés et sûrs, ainsi que l’insuffisance de la protection, de l’éclairage et de la surveillance les ont exposées au harcèlement et aux violences sexuelles ». « Des témoignages de femmes faisant état de harcèlements et de tentatives d’agression répétées ont été recueillis, notamment pendant la nuit ou lorsqu’elles se rendaient aux toilettes », a-t-il fait observer. Le rapport fait état de données médicales et judiciaires concernant des tentatives de viol et des agressions sexuelles visant des mineures, notant que ces faits démontrent que « les violences sexuelles ne constituent pas une conséquence marginale de la crise, mais un risque prévisible auquel il aurait fallu se préparer en mettant en place des espaces sûrs pour les femmes et les filles, des mécanismes confidentiels de signalement, une prise en charge médicale, psychologique et juridique immédiate, ainsi qu’une protection des victimes et des témoins contre les représailles et la stigmatisation ».
Enfin, concernant la situation des enfants et les mineurs, la Ligue a souligné qu’« un grand nombre d’entre eux se sont retrouvés dans une zone extrêmement dangereuse, dans les rues ou dans des centres d’accueil surpeuplés, certains étant séparés de leur famille ». « Le rapport fait état de témoignages concernant la poursuite de mineurs, des violences et des insultes à leur encontre, ainsi que de failles dans leur protection, leur hébergement et la détermination de leur âge », a conclu A. Chikito.

