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Réconciliation irano-saoudienne : Washington à l’affût

Hossein Amir-Abdollahian, ministre iranien des Affaires étrangères, a assuré jeudi que son pays œuvrait pour « l’unité du monde musulman », à l’occasion de son premier déplacement officiel en Arabie saoudite depuis le rapprochement diplomatique de ces deux puissances rivales du Moyen-Orient. Le chef de la diplomatie iranienne a été reçu par Mohamed Bin Salman, alias « MBS », nouvel homme fort de l’Arabie.
Réconciliation irano-saoudienne Washington à l’affût

L’Iran, pays à majorité chiite, et l’Arabie saoudite, à majorité sunnite, entretiennent des relations tendues depuis des décennies, soutenant des camps adverses dans les conflits de la région. Mais les relations entre ces deux poids lourds, qui ont repris après un accord conclu en mars après sept ans de rupture, « vont dans la bonne direction », a déclaré le chef de la diplomatie iranienne.

Il s’exprimait lors d’une conférence de presse à Ryad aux côtés de son homologue saoudien Fayçal ben Farhane, évoquant une coopération économique et sécuritaire, sans plus de détails.

Les deux hommes se sont réunis dans une salle appelée « Solidarité islamique », « prélude à la rencontre des chefs des deux Etats », a ajouté H. Amir-Abdollahian, sans préciser quand le président Ebrahim Raïssi se rendrait en Arabie saoudite à l’invitation du roi Salmane. « Nous sommes sûrs que toutes ces rencontres et cette coopération contribueront à l’unité du monde musulman », s’est félicité le responsable iranien. H. Amir-Abdollahian a par ailleurs réaffirmé le soutien de la République islamique à la cause palestinienne, au moment où les Etats-Unis, bête noire de Téhéran, cherchent à normaliser les relations entre l’Arabie saoudite et Israël.

De son côté, F. ben Farhane a confirmé la reprise des activités de l’ambassade saoudienne à Téhéran, la qualifiant de « nouvelle étape dans le développement des relations entre les deux pays ».

L’Iran et l’Arabie avaient rompu leurs relations en 2016 après l’attaque de missions diplomatiques saoudiennes par des manifestants dans la République islamique, en réaction à l’exécution par Ryad d’un influent religieux chiite. Après de longues tractations, via l’Irak notamment, les deux puissances rivales ont accepté de reprendre leurs relations diplomatiques dans le cadre d’un accord conclu en mars avec l’entremise de la Chine.

H.Amir-Abdollahian effectue « un voyage d’une journée », accompagné d’Alireza Enayati, nouvel ambassadeur de Téhéran en Arabie saoudite, selon l’agence de presse officielle iranienne Irna.

Cette visite et la réouverture des ambassades respectives représentent « d’importantes mesures », a estimé Anna Jacobs, spécialiste du Golfe au centre de réflexion International Crisis Group. Mais le rapprochement « n’en est qu’à ses débuts et la manière dont les deux parties aborderont leurs nombreux points de friction n’est pas encore très claire », a-t-elle ajouté à l’AFP.

La République islamique a rouvert sa mission diplomatique à Ryad le 6 juin. Mi-juin, F. ben Farhane a effectué une visite officielle en Iran, une première pour un ministre saoudien des Affaires étrangères depuis 2006. Autre première depuis le dégel irano-saoudien, des responsables militaires des deux pays se sont rencontrés à Moscou en marge d’une conférence sur la sécurité, selon un média d’Etat iranien.

Ce réchauffement diplomatique a suscité des espoirs d’un apaisement régional, à l’heure où Ryad tente de se sortir de la guerre au Yémen, pays pauvre voisin où elle intervient depuis 2015 pour appuyer les forces pro-gouvernementales contre les Houthis, des rebelles proches de l’Iran. Les efforts diplomatiques récents n’ont pas permis d’avancer vers une résolution du conflit, même si les combats ont largement diminué.

Quant à la Syrie, autre pays arabe de la région où l’Iran est très influent, l’Arabie saoudite a surtout permis en mai le retour en grâce au sein de la Ligue arabe de Bachar al-Assad. Damas avait été suspendu de l’organisation panarabe après la répression violente des manifestations antigouvernementales ayant déclenché la guerre civile en 2011.

Les relations saoudo-iraniennes restent toutefois compliquées, notamment en raison d’un différend sur un champ gazier que les deux pays revendiquent. Téhéran menace de poursuivre l’exploration du gisement que le Koweït et l’Arabie saoudite se disent seuls « légitimes » à exploiter. Mais, selon l’analyste A. Jacobs, ce dossier « ne devrait pas représenter un obstacle majeur à l’amélioration des relations et pourrait même être une occasion pour dialoguer ».

En parallèle, force est de relever que l’armée américaine tente de renforcer sa présence dans la région face à l’Iran, accusé de menacer le trafic maritime stratégique avec des saisies répétées de navires. « Il y a un risque accru pour les marins de la région à cause des saisies » de l’Iran dans le détroit d’Ormuz, affirme à l’AFP Timothy Hawkins, porte-parole de la Ve flotte américaine basée à Bahreïn.

Située entre les côtes de l’Iran et des Émirats arabes unis, le détroit d’Ormuz est stratégique pour le commerce mondial : il représente un cinquième du pétrole transporté par voie maritime dans le monde. « Nous nous concentrons sur le renforcement de notre présence à l’intérieur et à proximité du détroit d’Ormuz afin d’assurer la sécurité et la stabilité d’une voie navigable très importante », précise le commandant T. Hawkins.

Selon l’armée américaine, l’Iran a saisi ou tenté de prendre le contrôle de près de 20 navires battant pavillon de pays étrangers au cours des deux dernières années. Washington a récemment annoncé avoir bloqué deux tentatives iraniennes de s’emparer de pétroliers commerciaux au large des côtes d’Oman début juillet. Samedi, une coalition navale dirigée par les États-Unis a conseillé aux navires de « se tenir aussi éloignés que possible des eaux territoriales iraniennes ». Pour T. Hawkins, il s’agit d’une « mesure prudente » au vu des récents incidents.

Début août, la marine US avait annoncé l’arrivée en mer Rouge, de l’autre côté de la péninsule arabique, de plus de 3 000 soldats américains et de deux navires de guerre USS Bataan et USS Carter Hall. Pour T. Hawkins, ce renforcement permet à Washington de disposer de « forces plus solides en cas de besoin ».

Washington se prépare même à embarquer des femmes et des hommes de la Navy à bord de pétroliers commerciaux transitant par le Golfe, avait indiqué la semaine dernière à l’AFP un responsable américain, sous couvert d’anonymat. Aucune annonce officielle n’a encore été faite, mais T. Hawkins souligne que les États-Unis disposent du personnel « formé ici dans la région pour mener à bien toutes les missions qui lui sont confiées ».

Les pays arabes du Golfe, qui dépendent grandement des Américains pour leur sécurité, attendent depuis longtemps des engagements plus fermes des États-Unis, en particulier après la recrudescence des incidents depuis 2019.

La priorité du président Joe Biden sur l’Asie n’a fait qu’aggraver les craintes d’un désengagement américain, incitant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à renforcer leurs relations avec des rivaux des États-Unis, la Chine et même l’Iran. En mai, les Émirats arabes unis ont décidé de se retirer d’une coalition navale dirigée par les États-Unis.

« L’un des principaux avantages des forces supplémentaires est qu’elles permettent de travailler avec des partenaires maritimes clés, notamment l’Arabie saoudite », fait valoir le commandant T. Hawkins, refusant de préciser s’il s’agissait d’une demande des États du Golfe.

Ce renforcement de la présence américaine est un « changement de posture » qui « vise probablement à rassurer les pays arabes du Golfe sur le fait que Washington reste attaché à la sécurité de la région », estime Dina Arakji, analyste au cabinet de consultants Control Risks. « L’hostilité croissante de l’Iran et l’engagement de la Chine dans la région ont attiré l’attention de Washington », explique-t-elle à l’AFP, soulignant que les Américains « cherchent désormais à renforcer leurs alliances ».

En réaction, l’Iran a déjà menacé de saisir les navires américains en « riposte à tout acte vicieux des États-Unis ».

Cette montée de la tension survient alors que les différentes tentatives visant à relancer l’accord sur le nucléaire iranien de 2015 ont échoué, Washington et Téhéran restant à couteaux tirés sur ce dossier. « En l’absence de tout signe d’accord diplomatique entre les États-Unis et l’Iran, la seule alternative est une dissuasion plus efficace », constate Torbjorn Soltvedt, analyste pour le cabinet de conseil Verisk Maplecroft. Mais ce déploiement américain « ne suffira pas à dissiper les inquiétudes croissantes en matière de sécurité dans la région », dit cet expert de la région à l’AFP. Selon lui, tant que les incidents se poursuivront, cette « impression que les États-Unis ne font pas assez pour dissuader les attaques iraniennes persistera ».

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