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Lafarge a financé Daech en Syrie : La justice US entre en danse

Après plusieurs années de flou, Lafarge a plaidé coupable et devra s’acquitter, auprès de la justice américaine, de la coquette somme de 778 millions de dollars. Le cimentier était accusé d’atteinte à la sécurité nationale US pour avoir financé l’État islamique en Syrie.

Le procureur fédéral de Brooklyn a résumé ce sombre dossier syrien en une phase : « Au milieu de la guerre civile, Lafarge a fait le choix impensable de mettre de l’argent entre les mains de l’EI, l’une des organisations terroristes les plus barbares au monde afin de continuer à vendre du ciment ».

Pour rappel, la cimenterie du groupe à Jalabiya, dans le nord de la Syrie, l’une des plus modernes et des plus importantes du Proche-Orient, en activité en 2010, un an avant le début de la révolution syrienne, a versé de l’argent à Daech pour lui permettre de continuer son activité.   Selon la justice US, l’entreprise a alors payé près de 6 millions de dollars à Daech et au Front al-Nosra (filiale d’Al-Qaida) entre aout 2013 et octobre 2014. Des versements d’argent directs, des commandes auprès de fournisseurs contrôlés par le groupe terroriste ou bien le versement d’un pourcentage des ventes. Ces arrangements ont tout de même permis à l’entreprise française de dégager un chiffre d’affaires de 70 millions de dollars. Après plusieurs prises d’otages d’employés libérés contre rançons, l’usine a mis la clé sous le paillasson à l’automne 2014 le site est tombé sous la coupe de Daech.

Washington estime donc qu’en finançant le groupe terroriste, Lafarge a porté atteinte à la sécurité nationale des États-Unis. L’entreprise a depuis été avalée par le groupe suisse Holcim, en 2015. C’est donc à ce dernier de porter la responsabilité de certains des anciens dirigeants, notamment devant les autorités US. En plaidant coupable, il échappe à un long procès et clôt ainsi le volet américain de l’affaire. L’enjeu est de taille pour Bruno Lafont, puisqu’il est lui-même mis en examen pour financement du terrorisme en France.

L’information judiciaire a été ouverte en 2017 après des révélations du journal Le Monde. Aujourd’hui, B. Lafont souhaite être réentendu par les juges d’instruction pour « évoquer de nouveaux éléments » et « solliciter la déclassification de certains documents ». L’ancien PDG de Lafarge a d’ailleurs réagi à la nouvelle de mercredi. Il accuse notamment Holcim d’avoir mené une enquête « exclusivement à charge contre lui ».

La discorde n’est pas nouvelle. Selon Le Parisien, le PDG d’Holcim a accusé l’année dernière devant le juge d’instruction français, B. Lafont et ses collaborateurs d’avoir caché les activités délictueuses de Lafarge en Syrie au moment de la fusion en 2015. La stratégie d’Holcim est de détacher la responsabilité des personnes de la société qu’elle a rachetée. Mais le 19 octobre, l’ancien PDG a réaffirmé qu’il n’avait pas été informé de paiements à des « groupes terroristes en Syrie ».

De son côté, l’entreprise Lafarge est mise en examen pour  « complicité de crimes contre l’humanité », « financement d’une entreprise terroriste » et mise « en danger de la vie d’autrui ». Ce dernier chef d’inculpation a été réclamé par les anciens salariés syriens constitués parties civiles. Outre les prises d’otages, ils ont dû se débrouiller seuls à la fermeture lors de la prise de la cimenterie par l’EI pour rejoindre la frontière turque. Ce volet-là pourrait créer une jurisprudence pour les groupes français installés à l’étranger qui font travailler leurs salariés locaux dans des conditions précaires ou à risque.

La mise en examen pour « complicité de crimes contre l’humanité » est également rarissime. L’affaire est scrutée par d’autres entreprises françaises qui pourraient être concernées dans d’autres pays. Sur ce chef d’inculpation, Holcim a annoncé avoir engagé un recours contre la confirmation en appel de cette mise en examen.

Des diplomates du Quai d’Orsay ainsi que le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Laurent Fabius, ont déjà été entendus comme témoins. Leur statut pourrait changer s’il était avéré qu’ils avaient connaissance des paiements de Lafarge en Syrie et n’en avaient pas avisé la justice. Contrairement aux États-Unis, l’entreprise ne pourra pas négocier en France une amende conter l’abandon des poursuites pénales.

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