Si plus de 70 000 migrants entrés dans l’enclave les 30 et 31 juillet ont rebroussé chemin vers le Maroc dans les heures qui ont suivi leur arrivée, des milliers, restés dans l’enclave, endurent des conditions dramatiques à l’origine de poussées de violence et de manifestations quasi quotidiennes de la population locale, qui réclame un retour à la normale. Depuis, le Parti populaire et le parti d’extrême droite Vox demandent quotidiennement au gouvernement du Premier ministre socialiste l’expulsion vers le Maroc de l’ensemble des personnes en situation irrégulière arrivées récemment. Ils demandent également de mettre la pression sur Rabat pour y parvenir.
Dans l’enclave espagnole, la zone industrielle de Tarajal renvoie l’image d’un dépotoir à ciel ouvert. Sans toilettes, ni douche, des centaines de jeunes, en majorité des Marocains, se terrent dans des tentes de fortune, faites de bâches et de cartons. Le pire est des femmes et quelques familles, avec des enfants en bas âge, sont du lot.
Les correspondants étrangers qui ont eu accès à cette zone sinistrée signalent des conditions de vie indignes ponctuées de violences des policiers et militaires espagnols. Les témoignages à ce sujet font florès. Comme le sont aussi les cris d’indignation face à la fièvre de xénophobie, voire de racisme, de la part des Sebtis. Autant dire que la crise migratoire a exacerbé le nationalisme espagnol qui dénonce les Moros. Environ 400 Espagnols ont marché dimanche 20 septembre à Sebta pour réaffirmer la souveraineté de Madrid sur ce petit territoire implanté dans le nord du Maroc.
José Manuel Albares, ministre espagnol des Affaires étrangères, a annoncé lundi l’activation de dispositifs de prévention face aux appels diffusés sur les réseaux sociaux pour une nouvelle entrée massive à Sebta. Il a précisé qu’il ne disposait pas d’informations détaillées sur l’ampleur de ces appels, soulignant que toutes les voies avaient été mobilisées de manière préventive pour contrer de telles campagnes.
L’ambassade d’Espagne à Rabat avait alerté le gouvernement au sujet de la multiplication de publications incitant à une nouvelle intrusion massive dans la ville. El Confidencial rapporte que ces appels décrivent la mobilisation des forces de sécurité marocaines pour sécuriser les élections comme une « occasion exceptionnelle » de contourner les contrôles frontaliers. Néanmoins, l’alerte émise par le bureau des affaires intérieures de l’ambassade précise qu’aucun indice ne suggère que le scrutin pourrait affecter la sécurité de la frontière. La majorité des publications ciblent Sebta, même si des appels similaires concernant Melilla ont aussi été diffusés, dans un contexte de plus en plus tendu à l’approche de mercredi.
Par ailleurs, les services de renseignement espagnols surveillent les mouvements au Maroc afin de détecter toute éventuelle mobilisation vers la frontière, rappelant l’afflux observé fin juillet dernier. Les autorités marocaines ont également conduit jeudi un exercice simulant le contrôle d’un afflux de personnes près de la frontière de Sebta, rassemblant environ 200 agents des unités anti-émeutes, de la Gendarmerie royale et des Forces auxiliaires, d’après la même source.
Ces mesures font au précédent afflux massif des 30 et 31 juillet. Des rapports déclassifiés du renseignement espagnol indiquent que ces événements avaient été précédés d’appels similaires sur les réseaux sociaux, coïncidant avec le transfert de forces chargées de la sécurité frontière vers Tétouan, pour sécuriser les célébrations de la Fête du Trône.
Depuis le 15 août, l’Espagne a renforcé son dispositif sécuritaire autour de Sebta, où plus de 10 000 migrants en situation irrégulière sont présents, selon des estimations du gouvernement central, tandis que les autorités locales avancent le chiffre de 13 000. Seuls 4 000 d’entre eux sont hébergés dans des camps publics, les autres vivant dans les rues, sur les plages et les zones montagneuses.
C. Puigdemint récidive
« Sebta et Melilla sont deux colonies situées sur le territoire marocain », a déclaré Carles Puigdemont, ancien président de la Catalogne, dans une interview au média britannique The Times. Depuis son exil en Belgique, le leader indépendantiste catalan de Junts (Ensemble) s’est interrogé : «Quel sens cela a-t-il qu’un pays de l’Union européenne possède deux colonies ou deux villes à l’intérieur du Maroc ?»
« Du point de vue marocain, Sebta et Melilla constituent, bien sûr, une plaie. » C. Puigdemont a souligné que l’Espagne n’autoriserait jamais un référendum d’autodétermination à Sebta, car « l’Espagne craint que nous, les Catalans, n’exigions également un référendum ».
Il y a quelques semaines, le leader catalan avait soutenu « le droit du Maroc à soulever la question de la souveraineté » sur les deux villes, proposant un dialogue entre l’Espagne et le Maroc et espérant que l’Union européenne ne cède pas à « l’inflammation nationaliste espagnole ».
Ces déclarations arrivent alors que des élus européens remettent publiquement en question la « souveraineté » espagnole sur ces deux villes. Cette semaine encore, deux eurodéputées ont pris position dans ce sens.
Pour mémoire, en mai 2017, le Maroc avait refusé d’accueillir C. Puigdemont, alors président légitime de la Catalogne. Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, avait expliqué lors d’un point de presse avec son homologue espagnol Alfonso Dastis, que de tels déplacements nécessitent l’accord préalable des autorités espagnoles. « Le Maroc maintient et maintiendra toujours une étroite concertation avec les autorités espagnoles pour l’organisation de ce type de visites », avait affirmé le chef de la diplomatie marocaine.
L’ombre de Graphite
A signaler aussi que les craintes liées à l’espionnage des téléphones de responsables espagnols n’ont pas disparu. Selon The Objective, des sources assurant la sécurité de l’État estiment que le Maroc pourrait avoir eu accès au cours de l’année 2026, voire dès fin 2025, à Graphite, logiciel espion développé par la société israélienne Paragon Solutions. Graphite est considéré comme l’un des outils les plus sophistiqués de la nouvelle génération de logiciels espions. Il peut notamment exploiter des attaques dites « zero-click », permettant de compromettre un appareil sans que son utilisateur n’ouvre un lien ou n’effectue une quelconque action.
Des analyses techniques ont notamment établi l’utilisation de Graphite contre des journalistes et des militants en Italie. Selon les sources citées par The Objective, l’inquiétude espagnole tient également au fait qu’un éventuel accès à Graphite serait particulièrement difficile à détecter sans disposer des outils nécessaires pour identifier ses activités. Le quotidien rapporte que les services espagnols craignent ainsi une éventuelle surveillance de téléphones appartenant à des membres du gouvernement ou à de hauts responsables.
Les mêmes sources estiment que Rabat et Paragon Solutions auraient pu entrer en contact en vue d’un éventuel accès au logiciel, avec l’approbation nécessaire des autorités israéliennes. Elles situent cette possibilité à la fin de 2025 ou courant 2026 et l’associent notamment au renforcement de la coopération militaire entre le Maroc et Israël.
Cette information reste toutefois à ce stade une hypothèse des services espagnols. Aucun élément technique, contractuel ou financier rendu public ne permet de confirmer que le Maroc a acquis ou utilise Graphite. Rabat ne figure pas non plus parmi les utilisateurs de l’outil publiquement identifiés à ce jour.
Les inquiétudes espagnoles s’inscrivent dans le prolongement de l’affaire Pegasus : en 2021, les téléphones de Pedro Sánchez et de plusieurs membres de son gouvernement avaient été infectés par ce logiciel espion. Le Maroc avait été accusé d’être à l’origine de certaines opérations, ce qu’il a toujours démenti. Ce précédent nourrit les craintes de Madrid face à l’éventuelle acquisition par Rabat de technologies plus récentes. Graphite a déjà été identifié dans plusieurs opérations de cyberespionnage, notamment contre des journalistes et des militants en Italie. Les autorités judiciaires italiennes ont confirmé en 2026 que plusieurs personnes avaient été ciblées par ce logiciel en décembre 2024. De son côté, Paragon Solutions a également fourni sa technologie aux autorités américaines. L’agence américaine de l’immigration et des douanes (ICE) a confirmé en avril 2026 avoir acheté et utilisé des logiciels de l’entreprise dans des enquêtes liées au trafic de drogue.

