Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour lire dans le jeu trouble de Tel-Aviv. Israël a officiellement annoncé son intention d’établir une « zone tampon » démilitarisée dans le sud, sous prétexte de « protéger la communauté druze du chaos » et d’« empêcher l’implantation iranienne ».
Cette annonce a été considérée comme une « étape fondamentale » vers le raccordement du plateau du Golan occupé à des zones plus vastes du territoire syrien. Cette annonce s’est également accompagnée d’une incursion des forces spéciales israéliennes dans le gouvernorat de Quneitra et dans la campagne occidentale de Deraa. Elle a coïncidé avec une visite de démonstration du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu auprès d’une force déployée en territoire syrien en décembre 2024, confirmant clairement que Tel-Aviv avait commencé à traiter certaines parties du sud comme une zone de facto sous son influence directe.
Parallèlement, certains chercheurs et groupes de réflexion ont commencé à évoquer ce qui allait devenir le « projet du corridor de David », un plan stratégique en cours d’élaboration. Bien que la plupart des informations détaillées sur ce projet aient été révélées ces derniers mois, l’idée trouve son origine dans d’anciens plans israéliens, que les chercheurs ont remis au goût du jour à la lumière des développements sur le terrain. En clair, la vision du « corridor de David » s’appuyait sur les premiers écrits du mouvement sioniste, notamment sur les idées de son leader, Theodor Herzl, concernant un « Grand Israël » s’étendant du Nil à l’Euphrate.
L’idée s’inspire également de la « doctrine de la périphérie », adoptée par David Ben Gourion, Premier ministre israélien dans les années 1960. Cette doctrine reposait sur des alliances avec des minorités ethniques et religieuses, telles que les Kurdes, les Druzes, les Turcomans, les Maronites et les Éthiopiens, afin de s’attaquer aux « profondeurs arabes » et de remodeler la carte du Levant pour assurer la suprématie d’Israël.
Ainsi, le « corridor de David » n’est pas une idée moderne et innovante ; il s’agit plutôt d’une mise à jour d’une ancienne doctrine biblique visant à redessiner la géographie au service de l’hégémonie israélienne. Le corridor proposé, selon la vision israélienne, s’étendrait du plateau du Golan occupé, en passant par les gouvernorats de Quneitra et de Deraa, puis vers l’est, à travers la région de Soueida, jusqu’à la base frontalière d’al-Tanf, où sont stationnées les forces US. Il atteindrait ensuite le gouvernorat de Deir ez-Zor et la région orientale de l’Euphrate, sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS). Il serait ensuite relié à la région du Kurdistan irakien via les passages frontaliers, permettant à Israël un accès direct vers le nord de la Syrie et de l’Irak, au sein d’une bande géographique étroite, mais stratégiquement influente.
Dans ce contexte, l’agence Special Eurasia, spécialisée dans le renseignement géopolitique et l’évaluation des risques, a rédigé un rapport détaillé sur l’extension de ce corridor depuis le plateau du Golan jusqu’au nord-est de la Syrie, en passant par le désert syrien. « Il ne s’agit pas d’une simple ligne tracée sur le papier, mais plutôt d’un projet intégré combinant sécurité, économie et démographie pour conférer à Israël une supériorité stratégique au Levant », indique le rapport. Ce dernier divise les objectifs du projet israélien en quatre niveaux. Le sécuritaire vise à rompre la connexion terrestre entre l’Iran et le Hezbollah au Liban et à établir une zone tampon qui éloignerait les menaces de l’axe de la Résistance des frontières de l’entité israélienne. L’économique ensuite vise à contrôler les ressources en eau du Tigre et de l’Euphrate, ainsi que les régions productrices de blé et de pétrole de Deir ez-Zor et de Raqqa, afin de transformer la Syrie en une base agricole et énergétique soumise à l’influence d’Israël. Cette route est reliée au projet du corridor Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), soutenu par les États-Unis, reliant ainsi le projet israélien à la course aux infrastructures et aux routes commerciales mondiales. Dans sa variante politique et démographique, ledit projet vise à démanteler la Syrie en régions et États autonomes, druzes au sud, kurdes au nord-est, et peut-être plus tard alaouites sur la côte. Cela affaiblirait le gouvernement central de Damas et permettrait à Israël de créer de nouveaux équilibres confessionnels et politiques. Enfin, dans sa version expansionniste et idéologique, le projet s’inscrit dans la vision historique du « Grand Israël » et représente une étape exécutive vers un remodelage des frontières régionales conformément aux prétendues cartes bibliques.
Le rapport de Special Eurasia a en outre averti que le projet menace l’intégrité territoriale de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran. L’établissement d’une entité druze autonome à Soueida et d’une entité kurde au nord-est entraînerait la désintégration de la Syrie, ce qui aurait des répercussions négatives importantes sur la sécurité nationale iranienne, l’unité de l’État irakien et la sécurité nationale turque.
En effet, la Turquie a considéré ce corridor comme une menace directe pour ses intérêts, compte tenu du soutien israélien aux forces kurdes. Ceci explique la déclaration de Hakan Fidan, ministre turc des Affaires étrangères. Ce dernier a accusé, en juillet dernier, Israël de chercher à diviser la Syrie, menaçant d’une « intervention militaire directe ».
Le rapport indique que ce corridor pourrait également affaiblir les routes commerciales traditionnelles entre la Turquie et les États du Golfe, nuisant ainsi à l’économie turque et renforçant l’hostilité d’Ankara à ce projet. En juin 2025, avec le déclenchement des événements à Soueida et l’intervention israélienne, l’idée du « corridor de David » est revenue sur le devant de la scène, coïncidant avec les appels du chef druze Hikmat al-Hajri à ouvrir un « couloir humanitaire » vers le nord-est, en direction des zones kurdes, une initiative saluée par les FDS.
Le mois d’août a été marqué par une avancée diplomatique, matérialisée par une réunion tripartite à Paris, à laquelle ont participé Tom Barrack, envoyé américain, Ron Dermer, ministre israélien des Affaires stratégiques et Asaad al-Shibani, ministre syrien des Affaires étrangères du gouvernement de transition. La réunion s’est axée sur l’établissement d’un « corridor humanitaire » direct entre Israël et Soueida, et a abouti à un accord préliminaire de cessez-le-feu négocié par les États-Unis, en échange du transfert de la sécurité locale aux « forces druzes » et de l’autorisation de l’acheminement de l’aide aérienne. Israël a ensuite procédé à un largage aérien d’aide humanitaire au-dessus de Soueida.
Sur le terrain, Israël n’a pas officiellement reconnu l’existence d’un projet appelé « Corridor de David ». Cependant, les déclarations de B. Netanyahu, le 12 août, à la télévision israélienne i24 où il s’est dit « investi d’une mission historique et spirituelle et émotionnellement lié à la vision du Grand Israël », constituaient une reconnaissance implicite de la volonté d’étendre les frontières de l’entité dans le cadre d’une vision biblique. De même, les déclarations de Donald Trump lors de sa campagne électorale fin 2024, disant : « Israël est trop petit et doit être étendu », ont été interprétées comme un soutien direct à la vision de Netanyahu d’expansion territoriale, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des territoires palestiniens.
Malgré tous ces indices, de nombreux analystes estiment que le projet se heurte encore à des obstacles fondamentaux : notamment l’absence d’une force unifiée pour contrôler l’ensemble du corridor, l’opposition inévitable de l’Irak et de la Jordanie à toute modification des frontières, et le rejet catégorique de la Turquie de toute expansion ou indépendance des FDS. Mais nombreux s’accordent sur le fait que le « Corridor de David » représente une ambition sioniste transfrontalière visant à asseoir une hégémonie régionale étendue. Cependant, dans un avenir proche, il sera confronté à des obstacles majeurs et, tant qu’il restera présent dans l’esprit stratégique israélien, il attendra un changement dans l’équilibre des pouvoirs dans la région.
