Le quotidien britannique rapporte que cette unité secrète coordonne l’achat d’armes auprès de fabricants allemands et leur livraison à Kiev, en s’affranchissant des réglementations complexes en matière de marchés publics. Ce mécanisme fait toutefois l’objet de vives critiques en raison des soupçons de corruption généralisée. Selon certaines sources, cette unité, connue sous le nom de « Sonderstap », a été créée en juillet 2022. Initialement simple centre opérationnel chargé de surveiller l’évolution de la situation en Ukraine et de rédiger des rapports pour les responsables politiques au début du conflit, elle est devenue un acteur beaucoup plus actif. Selon Matthias Büsching, ancien employé de l’unité, le tournant décisif a été la conclusion, au printemps 2022, d’un accord permettant à Kiev d’acquérir des drones de reconnaissance auprès de la start-up allemande Quantum Systems.
L’unité, qui compte moins de 20 membres, fonctionne avec une grande agilité, à l’instar d’une start-up, et se montre remarquablement efficace ; elle est capable de finaliser des contrats de fourniture d’armements avec l’Ukraine en moins de deux semaines. Ces contrats sont signés directement avec le gouvernement ukrainien, ce qui lui permet de contourner les lourdeurs bureaucratiques et l’agence fédérale compétente. Cependant, le journal souligne que cette approche suscite une inquiétude croissante chez certains responsables politiques et industriels, notamment dans un pays qui lutte contre la corruption et les pots-de-vin liés à l’armement de guerre.
Parallèlement, la coopération militaire germano-ukrainienne s’intensifie, les deux pays œuvrant à la création de coentreprises pour la production de nouveaux types d’armements. Cette tendance a permis aux fabricants ukrainiens d’accéder aux marchés nationaux des pays de l’OTAN, au grand dam de leurs concurrents allemands. À ce sujet, un représentant d’une entreprise allemande a déclaré que « la donne avec l’Ukraine a changé ; le pays cherche désormais à être à la fois exportateur et importateur d’armes, ce qui rend la question plus sensible politiquement.» En conclusion, le journal a rappelé la déclaration surprenante du 9 septembre du politicien allemand Johann Wadephul, qui critiquait les dirigeants ukrainiens et soulignait que l’Allemagne devrait tirer profit de son rôle de principal soutien financier et militaire à Kiev.
Mobilisation allemande
Mercredi, Ioulia Jdanova, représentante russe aux négociations de Vienne sur la sécurité militaire et le contrôle des armements, a dénoncé l’orientation prise par le gouvernement allemand pour se préparer à un possible conflit de grande ampleur avec la Russie. Devant le Forum de l’OSCE pour la coopération en matière de sécurité, la diplomate a déclaré que « le cours actuel du gouvernement allemand » visait à préparer la Bundeswehr, l’appareil d’État, l’économie et les infrastructures civiles à « un potentiel conflit de grande ampleur avec la Russie ». La diplomate russe a notamment attiré l’attention sur le rôle logistique majeur que l’Allemagne pourrait jouer dans les plans de l’OTAN.
Selon les chiffres avancés par la responsable russe, le territoire allemand pourrait servir de centre de transit pour le déploiement vers le flanc oriental de l’Alliance de jusqu’à 800 000 militaires et 200 000 unités d’équipement lourd à roues ou à chenilles. À cela s’ajoute la modernisation des aéroports, des voies ferrées, des ponts et des réseaux logistiques européens. Pour I. Jdanova, ces transformations s’inscrivent dans une confrontation militaire de long terme avec la Russie. Elle évoque notamment l’horizon 2029-2030 pour un éventuel passage à une confrontation directe.
La préparation ne concerne pas uniquement les infrastructures militaires et logistiques. La Bundeswehr et le ministère allemand de la Santé travaillent également sur des scénarios prévoyant l’arrivée de jusqu’à 1 000 soldats blessés par jour en cas de conflit majeur. Dans une telle situation, les cinq hôpitaux militaires allemands pourraient rapidement être saturés, obligeant les autorités à mobiliser les établissements civils. Plusieurs infrastructures héritées de la guerre froide sont par ailleurs de nouveau étudiées. À Ulm, un bunker médical souterrain construit en 1979 pour permettre la prise en charge de blessés en cas d’attaque nucléaire pourrait ainsi être remis en service. Capable d’accueillir jusqu’à 2 000 personnes pendant 90 jours, l’installation devrait être modernisée avant de pouvoir être pleinement utilisée. Le dispositif reste toutefois confronté à plusieurs difficultés, notamment le manque de médecins formés au traitement des blessures de guerre et la nécessité de mieux coordonner les systèmes de santé militaire et civil.
Berlin justifie ces mesures par la nécessité de renforcer ses capacités de défense face à l’hypothèse d’un futur conflit avec la Russie. Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a notamment affirmé que la Russie pourrait être en mesure d’attaquer un territoire de l’OTAN d’ici 2029. Moscou rejette cette perspective. Les autorités russes ont affirmé à nombreuses reprises que la Russie n’avait pas l’intention d’attaquer les pays européens. Pour la diplomatie russe, le point central reste donc le renforcement concret des capacités militaires, logistiques et sanitaires de l’Allemagne. Berlin présente cette évolution comme une mesure défensive, tandis que Moscou considère qu’elle prépare progressivement les moyens nécessaires à l’éventualité d’un affrontement de grande ampleur avec la Russie.
Lors de sa prise de parole au Festival mondial de la jeunesse, Sergueï Lavrov a de nouveau mis en garde contre le soutien à Kiev que certaines chancelleries occidentales entendent pousser plus loin, notamment à travers le déploiement de soldats directement sur le sol ukrainien, une hypothèse évoquée dès février 2024 par le président français Emmanuel Macron. Un tel déploiement « équivaudrait, de la part de l’Europe, à une déclaration de guerre directe, et non plus hybride », a averti le ministre, faisant écho aux mises en garde formulées par le président russe à ce sujet.
Le 12 septembre, en marge du sommet des BRICS en Inde, Vladimir Poutine avait averti que tout déploiement européen en Ukraine équivaudrait à « une guerre contre la Russie ». « Aujourd’hui, ils font peur à leur propre population avec une prétendue menace russe qui existerait, prétendument, depuis l’époque soviétique. Mais une telle menace n’existe pas et n’a jamais existé. Nous ne menaçons pas les pays européens et nous n’en avons pas l’intention. Pour quelle raison le ferions-nous ? », avait également déclaré le chef de l’État russe.
La Russie est régulièrement présentée en Occident comme une menace, sur fond de discours évoquant la perspective d’une guerre ouverte à l’horizon 2030. « C’est devenu le thème le plus récurrent des discours des élites européennes actuelles et des dirigeants installés à Bruxelles », a fustigé Lavrov, après avoir évoqué le « choix d’endiguer la Russie » que l’Occident a fait « depuis longtemps ». « Si l’Europe, qui parle quotidiennement de préparation à une guerre contre la Russie, nous attaque, alors ce sera une tout autre guerre, et elle sera très courte », a assuré le chef de la diplomatie russe, qui avait déjà tenu des propos similaires dans une interview diffusée sur la chaîne Perviy Kanal le 8 septembre.15

