La lutte contre la corruption au Maroc se heurte toujours à un écart entre les réformes annoncées et leurs effets concrets. C’est l’un des principaux constats dressés par M. Benalilou, président de l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC), lors de la présentation du rapport annuel de l’institution au titre de 2025. Au terme de dix années de mise en œuvre de la stratégie nationale de lutte contre la corruption, le bilan fait apparaître des avancées, mais aussi des retards qui interrogent la capacité des pouvoirs publics à transformer les engagements institutionnels en résultats tangibles.
Les chiffres illustrent cette difficulté. Alors que le taux moyen d’avancement des projets de la stratégie, déclaré par l’administration concernée, atteignait environ 76 % à la fin de 2025, l’évaluation menée par l’Instance apporte une lecture plus nuancée : seuls 54 % des projets programmés ont été entièrement réalisés. Quelque 32 % étaient encore en cours d’exécution, tandis que 14 % n’avaient même pas été lancés, malgré l’arrivée à échéance de la stratégie.
Le respect des délais constitue un autre point faible. Seuls 38 % des projets achevés l’ont été dans les temps impartis. Les réformes législatives structurantes ont, en outre, davantage souffert des retards : leur taux d’achèvement intégral s’établit à 44 %, contre 57 % pour les projets techniques et procéduraux.
Pour M. Benalilou, ces résultats imposent de revoir les critères d’évaluation des politiques publiques. « Le nombre d’initiatives, de textes et de projets renseigne certes sur le volume de l’activité, mais l’efficacité ne se mesure qu’à leur capacité à s’attaquer aux causes de la corruption, à transformer les pratiques, à améliorer les performances des institutions et à renforcer la confiance dans le système d’intégrité », souligne-t-il dans son intervention.
Sur le front des indicateurs internationaux, le Maroc a enregistré une amélioration en 2025. Dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International, le Royaume a obtenu 39 points sur 100, contre 37 en 2024. Son classement est passé de la 99e à la 91e place sur 182 pays, selon les données présentées par l’Instance. Cette progression reste toutefois insuffisante pour conclure à un changement durable. Le score marocain demeure inférieur à la moyenne mondiale, établie à 42 points en 2025, tandis que la trajectoire observée depuis 2018 témoigne de reculs accumulés. L’analyse des huit indicateurs composant les sources de l’indice fait d’ailleurs apparaître une évolution contrastée : deux se sont améliorés, quatre sont restés stables et deux ont reculé.
« L’amélioration récente n’efface pas les reculs accumulés, et l’arrêt de la dégradation ne signifie pas que ses causes ont été traitées », avertit M. Benalilou. Dès lors, il invite à ne pas confondre progression statistique et amélioration effective de la probité. Le développement de l’arsenal juridique et institutionnel n’a pas encore produit des effets équivalents en matière de transparence, de responsabilité et de réduction des risques de corruption. « La capacité à construire des règles et des institutions reste supérieure à celle de garantir leur application et d’en produire les effets », résume-t-il.
La question est, selon lui, moins celle de l’existence des dispositifs que celle de leur mise en œuvre. Les citoyens et les entreprises doivent pouvoir constater les effets des réformes dans leurs démarches administratives, l’accès aux services publics, la protection de leurs droits et les conditions d’exercice de leurs activités.
A revoir…
L’évaluation de la stratégie nationale met également en évidence des faiblesses dans sa conception et son pilotage. La multiplication des projets n’a pas permis de concentrer suffisamment les moyens sur les réformes les plus susceptibles de réduire les risques de corruption. Les interventions sectorielles sont souvent restées cloisonnées, tandis que les mécanismes de coordination n’ont pas toujours permis de surmonter les difficultés d’exécution.
L’Instance relève notamment que la Commission nationale de lutte contre la corruption, créée en 2017 et présidée par le chef du gouvernement, ne s’est réunie que deux fois depuis sa mise en place, alors que deux réunions par an étaient prévues. Une fréquence qui, selon le rapport, témoigne des limites du pilotage et de la coordination des actions engagées.
Les retards concernent aussi plusieurs chantiers juridiques considérés comme essentiels : la pénalisation de l’enrichissement illicite, l’amélioration du dispositif de déclaration obligatoire du patrimoine, la prévention des conflits d’intérêts et le renforcement des mécanismes de signalement, de détection et d’enquête sur les actes de corruption.
À ces difficultés s’ajoute une question de financement. L’évaluation souligne le manque de visibilité sur les ressources nécessaires à la mise en œuvre de la stratégie, ainsi que l’insuffisance des dispositifs de suivi capables de détecter les retards et les risques à temps.
Pour la prochaine étape, l’Instance recommande une stratégie davantage centrée sur les risques, assortie d’objectifs mesurables, de responsabilités clairement définies et d’échéances précises. Elle préconise également de ramener sa durée de dix à cinq ans, voire moins si nécessaire, afin de mieux articuler les engagements avec les mandats gouvernementaux et de faciliter l’évaluation des résultats.
Quête d’efficacité
Les données nationales révèlent, en parallèle, une progression du nombre de dossiers adressés directement à l’Instance. Celui-ci est passé de 92 en 2024 à 420 en 2025, répartis entre 237 plaintes et 183 signalements. Au moment du discours, le nombre de dossiers reçus au cours de l’année 2026 avait atteint 742. Cette évolution peut traduire une meilleure connaissance de l’institution et un accès plus facile à ses services. Elle ne constitue toutefois pas, à elle seule, une mesure de l’ampleur de la corruption dans le pays, souligne M. Benalilou.
Le traitement de ces dossiers fait également apparaître un décalage entre les attentes des citoyens et les compétences de l’Instance : 218 dossiers ont donné lieu à une déclaration d’incompétence et 84 ont été jugés irrecevables. Un constat qui conduit l’institution à insister sur la nécessité de mieux informer le public sur ses missions et sur les conditions légales de recevabilité des plaintes et signalements. Pour le président de l’INPPLC, la protection des personnes qui dénoncent des faits potentiellement répréhensibles constitue un autre levier essentiel. La crainte de représailles, les interrogations sur la confidentialité de l’identité ou les doutes sur les suites données aux informations transmises peuvent dissuader les citoyens, les fonctionnaires ou les acteurs économiques de signaler des faits de corruption. « Le lanceur d’alerte est un partenaire dans la protection de l’intérêt général », insiste-t-il, estimant que sa protection conditionne la capacité des institutions à détecter les irrégularités en amont.
Au-delà des indicateurs et des dispositifs, le rapport met en évidence la persistance de dysfonctionnements dans plusieurs domaines de la gestion publique, notamment les marchés publics, la gestion territoriale, l’urbanisme, le recouvrement des recettes et le contrôle de l’exécution des contrats.
L’Instance appelle à mieux articuler les résultats des contrôles administratifs, financiers et judiciaires avec les mesures correctives nécessaires. La répétition d’irrégularités déjà détectées soulève, selon elle, la question de l’efficacité des mécanismes de contrôle interne et de la capacité des institutions à prévenir leur réapparition. La lutte contre la corruption ne saurait donc se limiter à l’identification des responsables ou à l’engagement de procédures. Elle doit aussi permettre de corriger les défaillances organisationnelles qui rendent possibles les mêmes pratiques.
M. Benalilou appelle ainsi le gouvernement à poursuivre les réformes et à les traduire en résultats concrets, le Parlement à renforcer ses fonctions législatives et de contrôle, et la justice à continuer de garantir l’application du droit et l’effectivité de la reddition des comptes. Le secteur privé, les organismes de contrôle, les médias, la société civile et les citoyens sont également appelés à prendre part à cet effort collectif.
En filigrane, le rapport défend une approche dans laquelle la prévention, la détection, la sanction et l’évaluation ne peuvent être dissociées. Pour l’Instance, l’enjeu des prochaines années sera de dépasser la juxtaposition des initiatives et de mettre en place une action publique coordonnée, dont les résultats puissent être vérifiés. « Le véritable test de la réforme est sa capacité à se traduire en une probité pratiquée par les responsables, en une protection ressentie par les citoyens et en une confiance étayée par les résultats », conclut M. Benalilou. Autant dire que le chemin est encore long…

