Le Premier ministre espagnol a déclaré jeudi devant le Parlement que Madrid ne disposait, à ce stade, d’aucune preuve établissant que « l’afflux massif » de migrants à Sebta à la fin du mois de juillet avait été planifié ou organisé par le Maroc. Pedro Sánchez a toutefois souligné que son gouvernement n’hésiterait pas à agir « avec fermeté » si de tels éléments venaient à apparaître. Il a annoncé que sa « responsabilité » était de « gérer cette crise avec rigueur et prudence » et de prendre des décisions « sur la base de preuves », et non de « soupçons » ou « d’intérêts partisans ». Il a ajouté, en guise d’avertissement : « Il est des pas qui, une fois franchis, ne peuvent être défaits.»
Dans ce contexte, le chef du gouvernement espagnol a réaffirmé que « personne n’a présenté au gouvernement des preuves permettant de conclure que l’entrée massive à Ceuta avait été conçue ou exécutée par les autorités marocaines ». Il a insisté sur le fait qu’aucune des institutions espagnoles compétentes, pas plus que la Commission européenne ou un quelconque organisme international, n’avait jusqu’ici fourni au gouvernement espagnol de «preuves solides» démontrant que le Maroc avait planifié ou orchestré ces événements. « S’il existe des preuves solides de cette nature, nous agirons en conséquence, avec toute la fermeté qu’exige la situation », a-t-il déclaré.
Revenant sur le déroulé des faits, P. Sánchez a indiqué que la situation s’était articulée en trois étapes. Dans les jours précédant le 30 juillet, les opérations à la frontière se déroulaient « normalement et aucun incident n’a été enregistré ». La deuxième étape a duré dix heures, le 30 juillet, lorsque, selon lui, les forces de la gendarmerie marocaine ont laissé des personnes franchir la frontière. Quant à la troisième étape, elle avait commencé dans les jours et les semaines qui ont suivi, lorsque les forces marocaines ont imposé des contrôles frontaliers, notamment le 15 août, en « procédant à des centaines d’arrestations, en empêchant des milliers de passages illégaux et en facilitant de manière décisive les opérations de retour ». Il a précisé qu’environ 90% des plus de 70 000 migrants entrés dans la ville l’avaient ensuite quittée.
Au début de son intervention, P. Sánchez a tenu à adresser des messages à Rabat au sujet des Présides occupés de Sebta et Melilla, affirmant que « ces deux villes sont espagnoles depuis des siècles ». Il a cité le traité de Wad-Ras, qui aurait contribué à « consacrer pour toujours la souveraineté de l’Espagne » sur les deux villes. « Et je vous assure que, pour le gouvernement espagnol, elles le resteront », a ajouté le Premier ministre espagnol, en référence au refus de Madrid de toute discussion sur la souveraineté des deux enclaves. P. Sánchez a indiqué que les déclarations du ministre marocain de la Justice et du ministre des Habous concernant l’identité marocaine des Présides figuraient parmi les raisons ayant conduit le ministère espagnol des Affaires étrangères à convoquer, le 21 août, Karima Benyaich, ambassadrice du Maroc à Madrid. Comme il a annoncé que les autorités espagnoles réexaminaient actuellement « l’ensemble des mécanismes de coordination et d’alerte » avec le Maroc, tout en travaillant à « mettre en place des garanties supplémentaires » afin d’éviter la répétition du scénario du 30 juillet. Le chef du gouvernement espagnol a souligné l’importance de poursuivre la coopération avec Rabat : « Nous devons continuer à coopérer avec le Maroc, et nous voulons entretenir une relation de bon voisinage avec le Maroc. » Selon lui, cela «sert l’intérêt général ainsi que les intérêts des Espagnols de Sebta et Melilla ». Il a toutefois reconnu que « cette coopération devra être différente après ce qui s’est passé ».
Junts sort du lot
Carles Puigdemont, président du parti Ensemble pour la Catalogne (Junts), a relayé un article comparant la situation de Sebta et Melilla à celle de Gaza. « Pour mieux comprendre les origines du conflit (…) cet article apporte un éclairage historique précieux », a souligné l’indépendantiste catalan sur la plateforme X, en insistant sur la dimension de « décolonisation » évoquée dans l’écrit.
Parue dans Middle East Eye, cette contribution de Joseph Massad, professeur à l’université Columbia, indique que l’alliance du Maroc avec Donald Trump et Israël « ne peut déterminer l’avenir » de Sebta et Melilla, sans une « véritable volonté de décolonisation ». L’auteur qualifie les deux présides de « colonies », ce qui revient à inscrire leur destin dans le cadre des revendications territoriales de Rabat.
En relayant ces propos, C. Puigdemont n’aura pas été à sa première sortie du genre. En pleine crise diplomatique entre le Maroc et l’Espagne, en 2021, il a qualifié les deux Présides occupés de « villes africaines » incluses dans l’Union européenne uniquement par « héritage d’un passé colonial », qui « a permis aux Européens d’avoir des possessions en dehors de l’Europe ». Il avait aussi affirmé que Rabat avait « le droit de soulever la question de la souveraineté » sur les deux présides et proposé la tenue d’une table de dialogue entre l’Espagne et le Maroc, en exprimant le vœu que l’UE ne cède pas à l’« inflammation nationaliste espagnole ».

