Pourquoi les mêmes politiques de formation et d’emploi ne produisent-elles pas partout les mêmes effets ? Au Maroc, la réponse tient à la structure des activités économiques, aux compétences déjà disponibles et à l’aptitude des entreprises à se diversifier. Il ne s’agit donc plus seulement de former davantage, mais de préparer les qualifications dont dépendra l’éclosion de nouvelles activités. C’est l’une des pistes qui se dégagent du rapport d’activité 2025 de la Direction des études et des prévisions financières (DEPF). L’institution y livre une analyse prospective de l’adéquation entre la formation et les besoins du marché du travail, qui croise les capacités productives régionales, les possibilités de diversification et les compétences nécessaires pour les concrétiser.
L’étude repose sur les microdonnées de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) pour la période 2017-2024. La base compte en moyenne 3,5 millions d’observations par mois, réparties entre 21 secteurs, 88 branches, 639 activités et 12 régions. Son ambition : repérer les activités susceptibles de se développer dans chaque territoire, ainsi que les cursus capables d’accompagner cette évolution.
Les résultats révèlent un potentiel élevé de diversification à Casablanca-Settat et à Marrakech-Safi. Selon la DEPF, les capacités productives de ces deux régions pourraient élargir sensiblement leur éventail d’activités et, partant, leurs bassins d’emploi. Encore faut-il que les politiques de formation suivent.
La nuance est de taille. Un tissu productif diversifié favorise l’essor d’activités proches des savoir-faire existants, mais il ne garantit pas, à lui seul, la création d’emplois. Les entreprises doivent pouvoir recruter les profils recherchés, et les dispositifs de formation doivent anticiper les besoins que cette évolution fera naître.
À Tanger-Tétouan-Al Hoceima et à Rabat-Salé-Kénitra, la situation est différente. Le développement de nouvelles activités y relève davantage de choix stratégiques, qui supposent d’acquérir des capacités encore rares dans le tissu économique. Le constat vaut aussi pour Souss-Massa et Dakhla-Oued Eddahab, et, dans une moindre mesure, pour Drâa-Tafilalet.
Pour l’Oriental et Béni Mellal-Khénifra, l’étude privilégie une diversification progressive, qui s’appuie sur des activités voisines de celles déjà présentes. Cette démarche permettrait d’accumuler connaissances et savoir-faire avant de s’engager vers des activités plus complexes. La DEPF y souligne, là encore, la nécessité d’un dispositif cohérent de formation initiale et continue.
Il ne s’agit pas pour autant de classer les régions selon leurs performances. Le diagnostic cherche plutôt à déterminer la voie de développement la mieux adaptée aux capacités de chacune. Une politique efficace doit tenir compte de ces différences au lieu de reproduire partout les mêmes priorités.
Cette réflexion sur les compétences rejoint un autre constat du rapport. Dans son analyse des différentes formes de chômage au Maroc, la DEPF relève que sa composante structurelle prédomine, signe de déséquilibres persistants sur le marché du travail.
L’étude s’appuie sur des données trimestrielles couvrant la période 2006-2024. Elle distingue le chômage structurel, lié aux déséquilibres durables de l’économie, du chômage cyclique, plus sensible aux fluctuations de l’activité.
Plusieurs facteurs sont mis en avant : une création insuffisante d’emplois qualifiés, l’inadéquation entre les compétences disponibles et les besoins des entreprises, le poids de l’informalité, ainsi que les inégalités d’accès à l’emploi selon les régions, le genre et l’âge.
La DEPF observe en outre une forte saisonnalité du chômage, qui progresse souvent aux premier et troisième trimestres et recule généralement au deuxième. Depuis 2020, ces variations se sont toutefois estompées au profit d’une progression plus durable de la composante structurelle.
Ces résultats invitent à ne pas réduire la politique de l’emploi à la seule croissance économique. Une conjoncture favorable peut soutenir les recrutements, mais elle ne suffit pas nécessairement à combler l’écart entre les qualifications des demandeurs d’emploi et les attentes des entreprises.
La DEPF préconise donc une meilleure articulation entre la formation et le marché du travail, un soutien accru aux très petites, petites et moyennes entreprises (TPME) et à l’entrepreneuriat des jeunes. Elle insiste aussi sur l’adaptation des politiques actives de l’emploi aux spécificités régionales et aux populations les plus vulnérables.
L’un des principaux enseignements de l’étude prospective est que la formation doit être pensée comme un instrument de développement économique territorial. Les besoins ne se limitent pas aux postes immédiatement disponibles : ils englobent les compétences nécessaires pour faire naître de nouvelles activités et permettre aux entreprises de diversifier leur production.
Là où le tissu productif autorise déjà un élargissement des spécialisations, l’enjeu est d’ajuster les cursus aux besoins des activités appelées à se développer. Là où de nouvelles capacités restent à acquérir, la préparation des compétences devient un préalable plus impérieux encore.
La formation continue a également son rôle à jouer. Elle peut accompagner salariés et entreprises dans l’évolution de leurs métiers et faciliter l’adaptation aux mutations du tissu économique. Encore faut-il qu’elle repose sur une connaissance suffisamment fine des besoins des employeurs et des perspectives propres à chaque territoire.
Le rapport ne chiffre pas les emplois que cette stratégie pourrait générer dans chaque région. Il recense des possibilités de diversification et les conditions susceptibles de les favoriser. Leur concrétisation dépendra notamment des choix d’investissement, des besoins des entreprises et de la capacité des pouvoirs publics à rapprocher les compétences des activités productives.
Le défi est donc de faire de la formation un levier étroitement lié aux trajectoires économiques régionales. Car, au-delà du nombre de personnes formées, c’est la capacité à créer des débouchés durables et qualifiés qui déterminera la portée de la démarche.

