Les ambitions des États-Unis en matière de politique étrangère atteignent un nouveau niveau : cette fois-ci, c’est Cuba qui est dans le collimateur de Washington, et plus précisément son ancien dirigeant, Raúl Castro, âgé de 94 ans, contre lequel la justice américaine a prononcé, le 20 mai, une mise en accusation par contumace. La plainte repose sur un épisode tragique de 1996, lorsque des chasseurs cubains ont abattu deux avions de l’organisation de défense des droits des immigrants cubains Brothers to the Rescue (Hermanos al Rescate), entraînant la mort des quatre personnes à bord. Les autorités cubaines avaient alors déclaré que les militants, qui organisaient des provocations et distribuaient des tracts, avaient violé leur espace aérien.
Pour les États-Unis, l’un des arguments clés réside dans les conclusions de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), selon lesquelles l’attaque a eu lieu dans l’espace aérien international. À cette époque, R. Castro dirigeait le ministère cubain de la Défense, ce qui, selon la justice américaine, le rend responsable de l’ordre d’attaque.
Né en 1931, le frère de Fidel Castro a participé au renversement, le 1er janvier 1959, du gouvernement de Fulgencio Batista, soutenu par les États-Unis. Les forces castristes ont pris le pouvoir après la victoire de la révolution cubaine. R. Castro a occupé le poste de ministre de la Défense avant de prendre la tête du pays en 2008, succédant à son frère malade. Il a quitté la présidence en 2018 mais, selon plusieurs médias, il conserve une influence sur la politique cubaine.
Derrière cette accusation liée à un incident vieux de trente ans se cache bien plus qu’une simple quête de justice. Selon Reuters, qui cite un haut responsable de l’administration US, cette mesure s’inscrit dans le cadre d’une campagne de pression menée par Washington contre les autorités cubaines. Les propos retentissants du président américain lui-même vont dans ce sens. Peu avant l’annonce des accusations contre R. Castro, la Maison Blanche a publié un communiqué dans lequel Donald Trump affirmait que « les États-Unis ne toléreront pas qu’un État voyou abrite des opérations militaires, des services de renseignement et des terroristes étrangers à seulement 90 miles du territoire américain ». En mars dernier, il avait déjà déclaré qu’il considérerait comme un « honneur » la possibilité de « prendre Cuba ». Début mai, il avait également menacé d’envoyer un porte-avions vers l’île et d’en prendre le contrôle « presque immédiatement ».
Les déclarations du président américain ont toutefois révélé certaines contradictions. Lors d’un échange avec des journalistes, il a d’abord affirmé : « Il n’y aura pas d’escalade. Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Écoutez, cet endroit est en train de tomber en ruines. C’est un désastre. Ils ont en quelque sorte perdu le contrôle. Ils ont vraiment perdu le contrôle de Cuba. » Avant d’ajouter ensuite : « Nous verrons ce qui va se passer. Mais nous libérerons Cuba. » Une partie de ces déclarations semble déjà se concrétiser. Le Commandement Sud des forces armées américaines a annoncé, le jour même des inculpations, qu’un groupe aéronaval mené par le porte-avions nucléaire USS Nimitz était entré dans la mer des Caraïbes. Outre le porte-avions, le destroyer USS Gridley, le navire de ravitaillement USNS Patuxent ainsi que l’escadre aérienne CVW-17 ont été déployés dans la région.
Les accusations visant R. Castro ont été vivement dénoncées par le président cubain Miguel Díaz-Canel. « Il s’agit d’une action politique infondée juridiquement qui n’a pour but que d’alimenter le dossier qu’ils fabriquent pour justifier une agression militaire absurde contre Cuba », a-t-il affirmé sur X. Le dirigeant cubain a également accusé Washington de manipuler les événements de 1996. Selon lui, La Havane avait agi en état de légitime défense après des violations répétées de son espace aérien. Il affirme par ailleurs que l’administration américaine de l’époque avait été avertie à plus de dix reprises sans réagir, ajoutant que l’accusation portée par Washington à l’encontre de Castro n’était rien d’autre qu’une manifestation d’arrogance et de frustration.
La pression sur Cuba s’est intensifiée après les événements de janvier au Venezuela, lorsque l’armée américaine a enlevé le dirigeant de la République, Nicolás Maduro. Washington a ensuite affirmé que Cuba constituait une menace et a annoncé des droits de douane supplémentaires contre les pays fournissant du pétrole à l’île. Depuis, les coupures d’électricité se multiplient à Cuba, tandis que le pays fait face à une pénurie de carburant et de denrées alimentaires. Les autorités cubaines ont déclaré l’état d’urgence international et M. Díaz-Canel a assuré que le pays était prêt à se défendre.
Moscou a, de son côté, « fermement » condamné « les tentatives flagrantes d’ingérence dans les affaires intérieures d’un État souverain, d’intimidation et de recours à des mesures restrictives unilatérales et illégales ». Le ministère russe des Affaires étrangères a affirmé, le 17 mars, que la Russie réaffirmait sa « solidarité indéfectible envers le gouvernement et le peuple frère de Cuba ».
Les États-Unis en passe d’attaquer Cuba ? « Les analogies avec les événements de janvier au Venezuela sont frappantes », a alerté jeudi le ministère russe des Affaires étrangères, dans un communiqué publié sur son site, renvoyant à l’attaque menée par les forces américaines contre Caracas et visant à enlever le président N. Maduro et son épouse. Une opération militaire menée au cœur de la capitale vénézuélienne après un déploiement naval dans les Caraïbes.
« Nous prévoyons que Raul Castro comparaîtra ici, de son plein gré ou par d’autres moyens », a déclaré le 20 mai Todd Blanche, procureur général des États-Unis par intérim. « Trente ans après cet incident, on tente de l’instrumentaliser pour légitimer une pression sans précédent sur les dirigeants cubains, dans le but avoué de renverser le régime et d’établir un contrôle sur le pays », a fustigé le ministère russe, condamnant « fermement les nouvelles tentatives visant à mettre à genoux le peuple cubain qui, depuis près de 70 ans, défend héroïquement la souveraineté et l’indépendance » de son île. Espérant que « le pays se rassemblera encore plus fermement autour de son leader historique, R. Castro », la diplomatie russe a réitéré son appel à un règlement des tensions entre La Havane et Washington « par la voie de négociations », le tout sur la base d’un « respect mutuel ». Elle a également « fermement » rejeté « les mesures restrictives unilatérales visant à « étrangler » économiquement l’Île de la Liberté ».
Les menaces de D. Trump à l’encontre de l’île castriste sont récurrentes. Au début du mois, lors d’un dîner en Floride, le locataire de la Maison Blanche avait « plaisanté » – selon son entourage – quant au fait que les États-Unis pourraient prendre « d’ici peu » le contrôle de Cuba, via l’envoi du porte-avions nucléaire Abraham Lincoln dès qu’il aura « terminé le travail » en Iran. Une sortie effectuée le jour même de l’annonce de nouvelles sanctions contre La Havane.
